Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

Les jumeaux Bujold

Laurent et Henri Bujold sont nés à Bonaventure, en Gaspésie, le 30 octobre 1950, d’un père d’origine acadienne et d’une mère d’origine irlandaise. On les a toujours appelés les jumeaux Bujold. Leurs parents n’ont pas eu d’autres enfants. Ils avaient les cheveux roux un peu bouclés et de beaux grands yeux bleus. Quand ils étaient enfants, on les voyait toujours ensemble avec leur chien Ricou. Ils partaient pour l’école ensemble et revenaient à la maison ensemble. Ils ont joué au hockey dans la même équipe, et ils étaient dans la même patrouille dans les scouts. (à cette époque-là, on disait les scouts catholiques du Canada)

 

C’est après l’école secondaire que leurs chemins se sont séparés. Laurent a étudié en sciences humaines, et il est devenu professeur de philosophie au Cegep de Rimouski. Il habite encore dans cette ville avec sa femme Catherine, professeure de français à L’Université du Québec à Rimouski. Pour sa part, Henri a opté pour la comptabilité et le commerce. Il a vécu à Baie-Comeau pendant quelques années avant de déménager à Montréal où il habite encore avec son épouse Jacqueline avec qui il a mis sur pied une entreprise de nettoyage de graffitis qui est rapidement devenue très rentable. Il a aussi fait beaucoup d’argent en investissant dans la compagnie qui fabrique la peinture en aérosol utilisée par les jeunes qui font des graffitis. Laurent a pris sa retraite il y a quelques années, et Henri a progressivement cédé les rênes de son entreprise à ses fils Patrick et Bernard.

 

Revenons en arrière ! Quand est arrivé le premier référendum le 20 mai 1980, les jumeaux Bujold avaient complété leurs études et commencé à travailler depuis quelques années. Un soir, pendant la campagne référendaire, alors qu’ils étaient tous les deux chez leurs parents à Bonaventure et qu’ils avaient déjà bu quelques bières, ils ont eu une discussion qui a mal tourné. Laurent, le philosophe, était souverainiste et Henri, le comptable, fédéraliste. Laurent parlait du droit inaliénable des peuples à l’autodétermination tandis qu’Henri plaidait sa cause en invoquant des arguments économiques. Ils se sont traités de tous les noms, et sont repartis fâchés sans même se dire au revoir. Après cette chicane, ils ne se sont pas parlé pendant quatre ans.

 

C'est en 1984, au décès de leur père, que les jumeaux Bujold se sont revus. Ils n’ont pas parlé de politique. Leurs épouses respectives les avaient prévenus. Les deux femmes, qui ne s'étaient jamais rencontrées, se sont bien entendues et sont devenues amies. Les deux couples se sont fréquentés pendant plusieurs années. Ils se voyaient à la résidence familiale, à Bonaventure, pendant l'été, et ils ont même fait quelques voyages ensemble à Cuba et au Mexique. Laurent et Henri n’ont jamais parlé de politique, même en buvant de la bière. Aucun des deux frères ne savait ce que l’autre pensait.

 

C’est en 1995 que les choses se sont gâtées. Quelques mois avant le référendum du 30 octobre, les deux couples étaient en croisière aux Îles-de-la-Madeleine. Henri, qui était devenu souverainiste, croyant faire plaisir à son frère, s’est exclamé entre deux gorgées de bière alors que le bateau passait entre le rocher Percé et l’île Bonaventure : «  Le Québec, quel beau pays ! Nous avons un beau pays, Laurent. Tout ce qui nous manque, c’est la souveraineté. » Laurent, qui de son côté était devenu fédéraliste, lui a répondu un peu sèchement : « C’est vrai Henri. La Canada est un pays magnifique. » Et c’est comme ça que, la bière aidant, le bal est reparti.

 

Laurent a expliqué à son frère qu’en tant que philosophe, après ce qui s’était passé au Rwanda et dans les Balkans, il ne pouvait pas appuyer un mouvement, quel qu’il soit, basé sur le nationalisme et l’ethnicité. Il a ajouté pour finir de le convaincre qu’il avait écrit un brillant article à ce sujet dans une revue philosophique publiée en Europe, et que son article avait été, a-t-il précisé, très bien reçu. Pour sa part, Henri lui a répliqué que la souveraineté n’avait rien à voir avec l’ethnicité et tout à voir avec l’économie. Il a affirmé qu’il avait une confiance totale en Jacques Parizeau qui avait étudié l’économie en Angleterre et maniait les chiffres comme un jongleur professionnel. La discussion s’est poursuivie jusqu’au milieu de la nuit. Les deux frères sont retournés en titubant à leurs cabines et ne sont pas reparlés du reste du voyage. Après ça, ils se sont revus quelques fois…à cause de leurs femmes, disaient-ils, mais il y avait quand même un lien profond qui les unissait.

 

Les jumeaux ont maintenant 67 ans. Leur mère est décédée il y a trois jours. Elle avait 92 ans. Les deux frères se sont retrouvés seuls à la fermeture du salon funéraire, leurs femmes étant parties plus tôt. Ils ont parlé de tout : de souvenirs d'enfance, de leurs parents, de leurs enfants, de hockey, de leur carrière, de la retraite, de tout sauf de politique. C’est Henri qui, de façon un peu hésitante, a abordé le sujet.

 

-Que c’est que tu penses de tout ça maintenant, Laurent : de la souveraineté, des référendums pis de toutes les chicanes qu’on a eues à cause de ça ?

 

-Pas grand-chose, Henri, tout c’que j’peux dire c’est que quand j’étais jeune, j’ai été entraîné dans un mouvement romantique et idéaliste. Après ça, je m’en suis voulu de m’être fait embarquer aussi facilement. C’que j’te dis là, c’est pas par rapport à la souveraineté, j’suis pas en train de dire que ça aurait été bon ou mauvais, j'le sais pas, c’est par rapport à moi.

 

-Moi, j'sais pus trop quoi penser. J’te parlais toujours d’économie pis de souveraineté économique. Avec la mondialisation, ça veut pus dire grand-chose la souveraineté économique. Prends juste Bombardier ! Quand on se retrouve alliés à des Britanniques pour défendre les intérêts d’une compagnie québécoises qui donne des jobs à des Irlandais du nord contre Boeing qui veut empêcher Bombardier de vendre ses avions aux États-Unis, mais qui donne des jobs à des Canadiens dans une ville quelque part dans l’ouest du pays, on peut se demander où elle est la souveraineté économique. Pis toi Laurent ! Je me souviens que tu disais toujours que la souveraineté, c’était le seul moyen de garder notre culture pis notre langue. Que c’est que tu penses de ça maintenant ?

 

-Quand on dit tous à peu près la même chose, pis qu’on pense tous à peu près de la même façon, à quoi ça sert d’avoir des langues différentes. J’me dis aussi que vouloir garder sa langue, c’est un peu comme avoir une bonne alimentation pis faire de l’exercice pour se garder en bonne santé. Il faut faire un effort. Quand on fait pas l'effort d'apprendre à faire la différence entre un participe passé pis un verbe à l'infinitif, pis qu'on s'imagine que le gouvernement va pouvoir préserver notre culture pis notre langue, c'est qu'on n'a peut-être pus grand-chose à préserver.

 

-Si y avait un autre référendum, voterais-tu pour le oui ou pour le non ?

 

-Je voterais pas. Je laisserais les jeunes décider de leur avenir. Écoute Henri ! J’ai pensé qu’on pourrait peut-être faire une croisière en Méditerranée l’automne prochain, les deux couples. Que c’est que t’en penses ?

 

-Bonne idée ! On pourrait aller prendre une bière pis en discuter.

 



14/02/2018
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