Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

Le personnage et la personne

C’était en 1974. J’étais étudiant à l’université. Dans un cours sur l’autobiographie donné par un professeur qui s’appelait Yves Breuil, et dans lequel nous avons étudié des œuvres de Montaigne, Pascal, Saint-Augustin et Jean-Jacques Rousseau, j’ai rencontré un bonhomme d’une cinquantaine d’années avec qui je suis devenu ami. C’était un pasteur protestant brésilien qui s’était inscrit à des cours de littérature française à l’Université d’Ottawa en tant qu’auditeur libre. Son nom de famille était Pope. Il m’a dit que c’était parce qu’il était le descendant de l’enfant illégitime d’un pape.

 

Un jour, Monsieur Pape m’a offert un livre en me disant : « Pierre, tu dois absolument lire ça ! »  Le titre du livre était Le personnage et la personne et l’auteur un médecin suisse qui est un peu à l’origine de ce qu’on appelle aujourd’hui la médecine psychosomatique. Il a écrit plusieurs livres sur les liens entre la santé physique et la spiritualité. Par la suite, j’ai souvent repensé à des choses que j’avais lues dans ce livre. Ça m’a aidé à voir plus clair et à mieux réfléchir pour faire le point sur ce qui se passait dans ma vie.

 

J’aurais pu relire le livre avant d’écrire cet article mais j’ai préféré ne pas le faire. Je préfère me baser sur les vagues souvenirs que j’en ai gardés. Si je relisais le livre maintenant, peut-être que j’y trouverais  des choses complètement différentes de ce que j’ai retenu la première fois, et je ne pourrais plus alors écrire ce que j’avais prévu d’écrire. Je vais peut-être le relire après avoir écrit cet article.

 

J’ai retenu deux grandes idées de la lecture de ce livre. Il y en avait probablement d’autres mais je les ai oubliées. Dans son ouvrage, l’auteur donne beaucoup des détails et d’exemples tirés de ses observations personnelles pour illustrer ses idées et ses théories. Voici donc ce que j’ai retenu de ce qu’a écrit le docteur Tournier :

 

Dans la vie, nous devons souvent prendre le rôle de personnages sans que cela devienne pour autant  négatif. Nous devenons souvent des personnages au travail et dans les relations que nous avons avec certaines  personnes dans certaines circonstances, et c’est là quelque chose de tout à fait normal. Qu’on soit policier, professeur, vendeur, avocat, comptable ou médecin, on doit se mettre un peu dans la peau d’un personnage pour exercer correctement et efficacement son métier ou sa profession.

 

On devient véritablement une personne pour une autre personne, et vice-versa, quand on va au-delà du personnage, quand un déclic se produit et qu’on se sent à l’aise de révéler à l’autre la vulnérabilité et les doutes qui se cachent au plus profond de notre être. Dans la perspective chrétienne adoptée par l’auteur, la révélation de ce que sommes vraiment en tant que personne atteint son niveau le plus pur et le plus élevé lors de la rencontre de l’être humain avec Dieu. C’est ce contact avec l’amour inconditionnel qui nous révèle le plus ce que nous sommes et qui peut être déterminant pour la direction que va prendre le reste de nos vies. À un niveau plus relatif, avec un collègue de travail ou même une personne rencontrée par hasard dans l’avion, il nous arrive quelquefois de sentir tout à coup vibrer l’âme de la personne avec on est en train de parler. C’est dans des moments comme celui-là qu’un personnage devient véritablement une personne.

 

Paradoxalement, je crois que ça fait partie du personnage des psychologues, des psychiatres et des psychanalystes de trouver le plus directement possible, au-delà des personnages, le chemin qui mène à la personne de leurs patients afin de pouvoir les aider le plus rapidement possible. Plusieurs charlatans et manipulateurs, en religion, en politique et dans les relations interpersonnelles, qui ne sont jamais entré en contact avec leur véritable personne parce qu’elle n’existe pas, ont également développé l’art de mettre les autres en confiance pour mieux abuser de leur vulnérabilité. Ce sont des êtres très méchants et dangereux.

 

L’autre idée que j’ai retenue de la lecture de ce livre est que des humains, après avoir vécu trop longtemps dans un type de relation avec d’autres personnes, en arrivent à amplifier exagérément et de façon inconsciente les tendances et les traits de caractère qu’ils ont déjà. Dans son livre, l’auteur donne l’exemple d’un couple dans lequel un des deux conjoints aurait une tendance naturelle à être volubile et l’autre à plus silencieux. Après des années de vie commune, à cause de l’interaction entre les deux et du regard et de la perception des autres, ces traits se renforcent et transforment peu à peu la personnalité, à cause du rôle que chacun s’est donné au départ et a perfectionné avec le temps. Il s’agit là, bien sûr, d’une simplification, mais ça aide, je crois, à comprendre un phénomène assez fréquent, et ça nous met en garde contre le danger de tomber dans le piège.

 

J’ai gardé présent à l’esprit tout au long de ma vie ce que j’avais appris de la lecture de ce livre. J’ai toujours été sensible à ce passage mystérieux du personnage à la personne lors des interactions que j’avais avec d’autres. Il y a des individus que l’on côtoie pendant plusieurs années sans qu’ils ne deviennent jamais pour nous des personnes. Il n’y a pas ce déclic qui fait en sorte qu’on passe de l’un à l’autre. Par contre, avec d’autres, ça se produit presque instantanément.

 

Ce qui m’a fait soudainement repenser à ce livre que j’ai lu il y a tant d’années est le projet que mon ami André et moi avons élaboré de mettre en scène dans des dialogues quatre retraités qui se rencontrent dans un café tous les mercredis matins pour jaser et discuter. Même si nous faisons cela avant tout pour nous-mêmes, pour le plaisir d’écrire, et que nous n’aurons probablement pas plus que trois ou quatre lecteurs, nous voulons le faire le mieux possible. Nous voulons que nos personnages soient authentiques et les dialogues réalistes. Pour nous, ce qui est le plus important n'est pas tant le résultat final mais plutôt les échanges et les conversations que nous aurons en cours de route.

 

Nous avons prévu d’écrire chacun de notre côté des dialogues en utilisant tous les deux les mêmes personnages. Notre plus grand défi est de les faire penser et parler de la même façon alors que nous commençons à peine à les connaître, et qu’ils sont encore pour nous un peu des étrangers. Est-ce que ces quatre retraités vont toujours se rencontrer au niveau des personnages qu’ils ont toujours été les uns pour les autres ou s’ils vont finir par communiquer à un niveau plus personnel ?  Si on reste à un niveau plus superficiel, qu’est-ce qui va constituer l’essence de nos dialogues : les situations dans lesquelles on va les mettre ou l’humour basé sur les réparties comme dans des comédies telles que Cheers ou Seinfeld ?

 

Voilà ! C’est un peu en me posant ces questions à propos de mon projet avec mon ami André que le titre de ce livre m’est revenu à l’esprit et que j’ai eu le goût de vous en parler.



17/12/2019
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