Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

La quarantaine

Nous étions à l’aéroport à attendre l’avion que devait nous ramener au Canada. Ma sœur Gisèle s’était endormie après s’être allongée sur les deux sièges à côté de celui sur lequel j’étais assise. Nous venions de passer quatorze jours en isolement complet dans la cabine de notre bateau de croisière. Avant ça, nous avions voyagé en Asie pendant dix jours. C’est ma sœur qui avait eu l’idée du voyage. Elle était veuve depuis un peu plus d’un an et avait besoin de partir ou de faire quelque chose de différent pour se changer les idées. Moi qui n’aime pas beaucoup voyager, elle avait réussi à me convaincre de l’accompagner. La quarantaine avait été longue et pénible, et nous étions soulagées de pouvoir enfin rentrer chez nous. Heureusement que nous avions payé un peu plus cher pour avoir un balcon. Pour moi qui ai tendance à souffrir de claustrophobie, l’expérience aurait été encore plus traumatisante si, comme plusieurs autres passagers, nous avions été prisonnières dans un espace clos sans balcon et sans fenêtre.

 

Ils sont arrivés en se tenant la main et se sont assis en face de nous. Nous les avions croisés à quelques reprises durant la croisière. Je leur ai souri et ils m’ont souri. Je savais qu’ils venaient de la région de Québec parce que j’avais entendu des bribes de leurs conversations avec d’autres passagers. Ils devaient avoir autour de soixante-dix ans. Ils se regardaient tendrement en souriant. Ils avaient l’air d’une jeune couple en voyage de noce. Ma sœur, épuisée par la fatigue et le stress, ne s’est pas réveillée. Je leur ai demandé comment s’était passée la quarantaine pour eux. Ella s’est tournée vers son mari comme pour lui demander si elle pouvait m’en parler. Il a fait signe que oui de la tête et elle m’a tout raconté. Il faut dire que j’ai, comme m’a déjà dit mon frère, une tête à confidences. Il y a aussi, je crois, le fait qu’après ce qu’ils venaient de vivre, ils n’avaient pas les mêmes inhibitions et les mêmes réticences qu’en temps normal à confier leurs secrets à un étrangère. Nous avions tous encore les émotions et les nerfs à fleur de peau.

 

Elle s’appelait Madeleine et lui Roger ; elle avait 68 ans et lui 72. Ils avaient fait la croisière en Asie pour fêter leur cinquantième anniversaire de mariage. Elle venait d’avoir dix-huit ans et lui en avait vingt-deux quand ils se sont mariés. Au début, tout était beau et radieux. Après avoir été mariés pendant deux ans, ils ont eu une fille qui est devenue un peu rebelle en grandissant. Un soir, à l’âge qu’avait sa mère quand elle s’était mariée, elle est partie sur un coup de tête après une vive discussion avec son père qui voulait lui faire entendre raison. Elle avait bu et s’est tuée dans un accident de voiture. Il s’en est toujours voulu, et elle, elle s’en est toujours voulue de lui en avoir voulu. Après ça, comme dans la chanson, ils se sont éloignés tout doucement, sans faire de bruit. Il a eu quelques aventures de son côté, et elle aussi. Ils ont continué à vivre ensemble comme si de rien n’était, par habitude, parce que c’était plus pratique et plus simple.

 

C’est la quarantaine qui a tout changé, mais ce n’est que rendus à la fin du septième jour de leur captivité, alors qu’ils avaient épuisés toutes les banalités, qu’ils ont commencé à parler de tout ça. Ils ont parlé de leur souffrance et de leur solitude. Ils ont aussi parlé de leurs regrets et de l’espoir secret qu’ils avaient, chacun de son côté, que les choses s’arrangent et que tout redevienne comme avant. Ils ont passé la deuxième semaine de leur réclusion à voyager dans leurs lointains souvenirs de jeunesse et à refaire ensemble, main dans la main, le chemin qu’ils avaient parcouru ensemble un peu comme des étrangers. Et elle a conclu en soupirant : « Et dire que sans le virus, on aurait pu mourir sans vraiment se parler… »

 

Pas longtemps après, ils se sont endormis tous les deux. Elle avait la tête appuyée sur l’épaule de son mari et tous les deux souriaient. C’était une belle histoire qu’elle m’avait racontée. J’ai regardé ma sœur qui dormait en ronflant paisiblement et je me suis sentie bien seule. Mon mari et moi nous étions laissés quelques années plus tôt. Et je me suis mise à penser que quand nous avons fait notre croisière en Méditerranée il y a dix ans, s’il y avait eu un virus qui nous avait obligés à passer quatorze jours ensemble sans sortir de notre cabine, ça aurait été l’enfer. Je me suis dit qu’avec un mari, violent, sans cœur et égoïste comme mon ex, j’étais bien mieux toute seule. Et j’ai eu toup à coup vraiment très hâte d’arriver à la maison pour retrouver mes deux chats.



06/03/2020
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