Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

L'attente

 

C’était quelques années après la fin de la guerre. Une cousine de Maria vivait au Vietnam avec son mari et ses deux enfants : un garçon et deux filles. Son mari avait un problème de jeu compulsif. Un jour, il lui a annoncé qu’il avait perdu tout l'argent de son salaire. Peu longtemps après, il a été envoyé dans un camp de rééducation. Nga est partie avec ses enfants et a étudié pour devenir coiffeuse. Un de ses clients lui a dit qu’il pouvait organiser son départ du Vietnam en bateau mais qu’elle ne pourrait pas partir avec ses trois enfants. Il lui a suggéré de partir avec son fils et lui a promis qu’il organiserait le départ de ses filles et de sa mère plus tard. Pour elle, le voyage ne s'est pas très bien passé. Ils ont été attaqué par des pirates qui les ont volés. Maria soupçonne qu'elle a peut-être même été violée. Après un séjour dans un camp de réfugiés en Indonésie où elle a contracté une pneumonie et souffert de malnutrition, elle s’est retrouvée avec son fils toute seule dans une ville du Massachussetts. Elle n'avait personne avec qui parler vietnamien. Elle a appris l'anglais et c'est uniquement dans cette langue qu'elle a toujours communiqué avec son fils.

 

Plusieurs mois plus tard, elle a su que ses deux filles et sa mère avaient quitté le Vietnam et qu’elle allait bientôt les revoir. Elle a attendu. Maria m’a dit qu’elle n’a pratiquement pas pu dormir pendant les quatre ou cinq jours que devait durer la dangereuse traversée vers l’Indonésie. Elle était trop excitée à l’idée qu'elle allait revoir sa mère et ses deux filles. Elles ne sont jamais arrivées. 

 

Quelques mois plus tard, ses deux sœurs, dont l’une était enceinte, accompagnées d'une de leurs cousines, ont tenté elles aussi de quitter leur pays à bord d’une embarcation de fortune. Pour Nga, ç’a été une autre période d’attente et d’angoisse. Elle a attendu, comme la première fois, mais cette fois-là, elle savait qu'elle devait s’attendre au pire. Ses deux sœurs et leur cousine se sont noyées après que leur bateau a fait naufrage près de la côte vietnamienne au milieu d’une nuit sans étoiles. Elles étaient tout près de la rive mais elles ne le savaient pas. Elles étaient désorientées et ont tenté de nager dans la mauvaise direction. Elles ont été retrouvées mortes sur la plage. C'est la mère de Maria qui est allée identifier les corps accompagnée par le frère de Nga. Quelques jours plus tard, ce dernier a rencontré une fillette qui portait au poignet la montre qui appartenait à une des trois jeunes femmes. Les cadavres avaient été dépouillés et leurs effets personnels vendus.

 

 

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Nga a trouvé du travail à New Bedford et a continué à vivre seule avec son chagrin. Un jour, elle a reçu une lettre de son mari qui avait été libéré du camp de rééducation et qui lui écrivait pour lui dire qu’il était guéri de son problème de dépendance au jeu compulsif et qu’il souhaitait venir la rejoindre pour commencer une nouvelle vie avec elle aux États-Unis. Il a ajouté qu’il avait besoin d’argent pour payer son voyage. Nga a fait des heures supplémentaires et économisé les trois mille dollars nécessaires pour que son mari puisse venir la rejoindre. Elle lui a envoyé l’argent, et une fois de plus, elle a attendu. Son mari n’est jamais venu. Il a pris l’argent que lui avait envoyé sa femme pour marier une autre femme qu’il avait rencontrée au Vietnam.

 

J’ai rencontré Nga pour la première fois il y a deux semaines. Maria et moi avons passé une semaine dans les Laurentides avec elle et son mari Joe, un Américain d’origine portugaise qui avait déjà une fille quand ils se sont rencontrés. Les deux enfants sont devenus frère et soeur et se sont toujours bien entendus. Le fils de Nga est marié et il vient d’emménager dans une nouvelle maison avec sa femme et leur fille. Nga n'est plus jamais retournée au Vietnam.

 

Nga est une personne très chaleureuse et positive. Elle a eu une vie difficile mais elle n’est pas amère. Nous avons parlé de plusieurs choses, nous avons fait des blagues et nous avons beaucoup ri. J’espère que j’aurai un jour l’occasion de la revoir, elle et son mari avec qui je me suis bien entendu…même s’il a voté pour Trump aux dernières élections américaines.

 

Il y a dans l’opéra Madame Butterfly de Puccini une scène très émouvante qui se passe au début du siècle dernier dans laquelle une jeune femme japonaise attend le retour de son mari américain. Quand celui-ci finit par arriver, il est accompagné d’une autre femme avec qui il vient de se marier. Ça ressemble étrangement à l’histoire de Nga.

 

https://www.youtube.com/watch?v=KdzwdcNBGFI

 

Quand j’entends cette musique, je pense à tous ceux et celles qui vivent dans l’angoisse de l’attente :  à la femme restée seule dans la chambre d’hôpital de son mari qu’on vient d’amener à la salle d’opération et qui ne sait pas s’il reviendra ou si on lui annoncera qu’il est atteint d’un cancer, aux parents qui attendent de savoir si leur enfant est l'une des victimes d’une tuerie qui vient d’avoir lieu à son école, au mari dans la salle d’attente de la clinique qui attend de savoir si sa femme enceinte de leur premier enfant est atteint d’une maladie incurable.

 



01/07/2019
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