Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

Ces choses inutiles qui n'ont pas de prix

Nous sommes de plus en plus conditionnés à évaluer la valeur des choses en fonction de leur utilité. Les programmes d’études dans les universités ne servent plus à former des cerveaux capables de penser librement mais plutôt à préparer les étudiants à répondre adéquatement aux besoins d’un système économique basé sur la compétition et la consommation. Maintenant, nous ne parlons plus seulement de l’école maternelle mais de la prématernelle avec des objectifs bien précis pour donner aux enfants une longueur d’avance sur les autres et les aider à mieux réussir dans la vie. Le retour sur l’investissement est devenu la seule façon de déterminer la valeur de nos actions, de nos efforts et de notre temps.

 

Cette façon de fonctionner et de penser a débordé sur les activités que nous faisons pendant nos loisirs et qui devraient servir uniquement à nous divertir et à nous détendre. Au moment où j’écris ce texte, Maria est à côté de moi en train d’apprendre l’espagnol en ligne avec une application gratuite qui fonctionne merveilleusement bien. Elle peut entendre et répéter des phrases, et si elle fait des erreurs, le programme l’oblige à réviser ce qu’elle n’a pas bien assimilé avant de lui permettre de passer à autre chose. Étant donné que ce programme est gratuit, il est subventionné par les revenus générés par la publicité. Il est conçu de façon à motiver les apprenants à passer le plus grand nombres d’heures possibles en ligne grâce à un système de récompenses avec des cœurs et de points. Les apprenants qui acceptent de regarder des annonces publicitaires supplémentaires peuvent accumuler plus de récompenses. Il y a même un tableau qui met en compétition les étudiants en fonction des progrès qu’ils ont accomplis. Pour Maria, dont les objectifs sont de garder son cerveau actif à la retraite et de pouvoir éventuellement échanger quelques informations en espagnol lorsque nous retournerons à Cuba, c’est le programme idéal puisqu’il lui offre la possibilité de décider elle-même du temps et de l’énergie qu’elle est prête à lui consacrer. Chacun y trouve son compte : les concepteurs, les utilisateurs et les entreprises qui veulent faire connaître et vendre leurs produits. Il ne faut cependant pas perdre de vue que la réussite et l’échec devraient dépendre des objectifs personnels qu’on s’était donnés au départ.

 

On retrouve la même chose dans les réseaux sociaux où le nombre de « J’aime » motive les utilisateurs à passer le plus de temps possible en ligne et à en attirer d’autres à faire de même. L’objectif des concepteurs de ces plateformes est de faire en sorte que le plus grand nombre possible de personnes soient exposé aux plus grands nombre d’annonces publicitaires ciblées en fonction des goûts et des intérêts de chacun. Les intérêts et les préférences manifestés par l’activité en ligne des utilisateurs servent à mieux choisir la publicité qui leur sera destinée. Mais nous, nous pouvons très bien utiliser ces plateformes qui offrent des possibilités extraordinaires de partages, d’échanges et de rencontres dans un état d’esprit différent de celui qu’essaient de nous imposer leurs concepteurs. Il suffit de s’arrêter de temps en temps pour réfléchir à ce que nous voulons vraiment retirer du temps que nous passons à les utiliser et du temps que nous sommes prêts à leur consacrer.

 

J’ai récemment vécu une expérience qui m’amené à réfléchir sur la façon que nous avons d’évaluer les résultats de ce que nous faisons. Un ami et moi avons décidé de mettre sur pied un projet pour lequel nous avons consacré du temps et de l’énergie mais qui n’a pas donné les résultats que nous avions escomptés. Ce projet n’avait au départ aucune autre utilité que de garder actifs nos vieux cerveaux de retraités et de nous divertir. Si on avait jugé du succès de notre entreprise uniquement en fonction du retour sur notre investissement, nous aurions pu conclure que notre projet avait été un échec, et que le temps que nous avons passé ensemble à le préparer et le planifier a été une perte de temps. Mais si on s’arrête pour bien y penser, ce temps que nous avons passé ensemble à prendre un café et à discuter, nous ne l’aurions pas pensé ensemble si nous n’avions pas eu ce projet. Nous n’avons donc pas perdu notre temps, au contraire. C’est souvent le temps qu’on consacre à des choses en apparence les plus inutiles qui est le plus précieux.

 

Les dernières années que j’ai passées au travail, mon employeur avait mis sur pied un système informatisé pour mesurer le plus précisément possible l’impact et le résultat de chacune des tâches et des projets accomplis par ses employés. Cette façon de faire existe maintenant un peu partout, même dans des secteurs d’activité où le facteur humain devrait être primordial. J’ai vu récemment à la télé une infirmière qui expliquait qu’il y a maintenant des normes qui dictent le temps qu’elle devrait consacrer à chacune des tâches qu’elle doit accomplir. Pour un patient cloué dans un lit d’hôpital, quelques mots échangés, un sourire, une main qui lui caresse la main ou le front sont des choses en apparence inutiles parce qu’elles ne correspondent pas à des tâches précises et mesurables, mais ces petits gestes gratuits et non comptabilisés par le système sont souvent ce qui lui apporte le plus de réconfort.

 

Les choses les plus inutiles, celles qu’on fait même si on n’a pas vraiment besoin de les faire, sont en fait celles qui sont les plus précieuses. Ma tante Martha vivait seule dans un appartement. Elle souffrait d’asthme, de diabète avancé et d’arthrite. Elle n’avait pas besoin de faire son lit tous les matins et de s’habiller comme si elle attendait la Reine d’Angleterre. Et pourtant, quand j’allais lui rendre visite, la plupart du temps à l’improviste, son lit était toujours fait comme dans un Holiday Inn, et elle était toujours bien mise et pomponnée comme si elle s’en allait danser. Très souvent, quand j’arrivais, elle était en train de faire un casse-tête. S’il y a une chose qui est inutile, c’est bien de faire des casse-tête. Vous passez des heures et des heures à assembler des morceaux pour créer un paysage ou une image, et quand vous avez fini, vous défaites votre casse-tête et vous remettez les morceaux dans la boîte.

 

Tout ceci pour dire que si on décidait d’évaluer les choses que nous faisons uniquement en fonction de leur utilité et nos efforts uniquement à partir de résultats concrets et mesurables, on risquerait de passer à côté de ce qui est essentiel et qui n’a pas de prix.

 

Voici, pour finir, une chanson de Sylvain Lelièvre qui parle de choses inutiles :

 

https://www.youtube.com/watch?v=08uW9KdJkA0

 

 

 

 



11/01/2020
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