Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

Que sont mes amis devenus ?

 

Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

 

 

Ils sont peu nombreux. Ils sont, comme le dit le poète, clairsemés. Dispersés dans l’espace et le temps, la plupart ne sont plus que de lointains souvenirs. Ce sont les compagnons oubliés de mon enfance et de ma jeunesse, de toute une vie, qui ont parcouru avec moi un bout de chemin. Je vais vous parler de quelques-uns d’entre eux en évoquant tout simplement les souvenirs qui me reviendront, je l’espère, au fur et à mesure que j’écrirai ce texte.

 

Je garde très peu de souvenirs des amis que j’ai eus pendant les six premières années de ma vie à Chandler, en Gaspésie. Il y avait mon cousin Jacques et notre ami Jacquot. Jacquot est décédé. Une image me revient. Nous avions des petites voitures pour enfants dans lesquels on pouvait s’assoir et qu’on faisait avancer avec des pédales. Jacques a encore la photo de nous trois prise lors de la bénédiction des voitures par le curé de la paroisse ou l’évêque du diocèse, dans la cour de l’école secondaire Saint-Jean-Eudes à Chandler, en 1956. Nous nous étions mêlés aux grands pour faire bénir nos petites voitures. Tout le monde avait trouvé ça « ben cute. »

 

Pierre qui roule n'amasse pas mousse. Je n’ai pas d’amis d’enfance. Nous avons déménagé trop souvent. J’envie quelquefois ceux qui sont restés. Ils habitaient sur la même rue que nous quand nous sommes partis. Ils ne se sont jamais perdus de vue, ou ils se sont retrouvés dans Facebook plusieurs années plus tard, pour partager leurs vies et leurs souvenirs.

 

Une autre petite ville, une autre rue, des noms sans visages et de vagues souvenirs de camarades de jeux. Il y en avait un qui s’appelait Raymond. On jouait avec des voitures et des camions jouets fabriqués en Angleterre qui s’appelaient Dinky Toys. Deux nouveaux cousins sont arrivés dans nos vies : les enfants de la femme que mon oncle célibataire, qui avait quitté avec nous la Gaspésie, a épousée pendant notre séjour de quatre ans à Thurso. Je suis devenu ami avec le plus jeune, Marcel, qui avait à près de mon âge. On s’est perdu de vue il a une dizaine d’années. À Thurso, j’étais dans la même classe que Guy Lafleur. On n’était pas amis. Je ne crois pas qu’il se souvienne de moi.

 

Puis il y a eu les six ans que nous avons passés Jonquière. Nous sommes partis de Thurso en caravane, comme des gitans, avec mon oncle et sa nouvelle famille. Je suis resté ami avec Marcel, mais on n’est pas allés à la même école. Je me suis fait un autre ami dans les scouts. Il s’appelait Denis. Son père était optométriste. Il avait un esprit rebelle et c’était un peu mon héros. Denis avait un ami qui n’était pas mon ami. Son nom de famille était Charlebois mais j’ai oublié son prénom. Ce gars-là a eu ses premières expériences sexuelles avec la bonne qui allait faire le ménage chez lui quand ses parents étaient au travail. Il était souvent malade pour pouvoir rester plus souvent à la maison. 

 

Le meilleur ami que j’ai eu à Jonquière s’appelait Benoit. J’ai vu dans Facebook qu’il avait fait carrière comme journaliste au journal Le Devoir. Dans une de ses  photos, il porte une casquette de hockey du club Canadien. Je ne l’ai pas contacté. Je me souviens qu’on avait des gants et un bâton de baseball, et qu’on se lançait la balle sur le terrain de baseball entre l’église Saint-Jean-de-Brébeuf et l’école élémentaire des filles. On achetait le magazine américain Sports Illustrated avec des photos de Bart Starr, Wilt Chamberlain et Juan Marichal. Je sais que je vais impressionner mon ami André en écrivant ceci, mais pour ceux qui ne le savent pas, Juan Marichal a été lanceur dans plusieurs équipes de baseball : les Giants de San Francisco, les Dodgers de Los Angeles et les Rex Sox de Boston. Il était originaire de la République Dominicaine, et avait la particularité de lever très haut la jambe quand il se préparait à lancer la balle. Benoit et moi, on avait aussi autre chose en commun. On adorait la musique et les mots. On se disait les textes des chansons de Bécaud, Brel et Ferrat en se rendant au parc pour  se pitcher la balle.

 

1967. Encore un déménagement ! Le reste de la famille s’est installée dans le petit village de Bryson, dans le comté Pontiac, et moi, je suis allé pensionnaire au Collège Saint-Alexandre. Je m’y suis fait de nouveaux amis. Il y avait dans ma classe Charles, Gilbert et Daniel qui sont tous les trois devenus avocats. Charles est, je crois, encore le doyen de la faculté de droit de l’Université d’Ottawa. Gilbert était très grand et avait l’air d’un acteur de cinéma. La dernière fois que je l’ai vu, il était directeur du personnel dans un hôpital. Daniel nous avait toujours dit qu’il deviendrait millionnaire et c’est ce qu’il a fait. Tous les trois sont venus chez moi, à Bryson. On a passé du bon temps ensemble. On a beaucoup ri et on a discuté. Après le collège, ils sont tous les trois allés à l’université d’Ottawa. Moi, je suis allé au cégep.

 

J’avais un autre ami au Collège Saint-Alexandre. Il venait de L’Île-d-Grand-Calumet, un petit village près de Bryson. Ses parents avaient une épicerie. On n’était pas dans la même classe parce qu’il était un peu plus jeune que moi, mais on est restés amis après avoir fini l’école secondaire. On a habité chez un vague cousin de ma mère pendant trois ans : mes deux années de cégep et ma première année d’université. Ensemble, on a écouté de la musique; on a essayé la marijuana; on a bu de la bière; on a fait du karaté et du yoga; on a philosophé et on a discuté. On a même rencontré Dieu. Pendant ces années, le frère de Robert, Michel, est aussi devenu mon ami. Robert a fait sa carrière comme psychologue au Centre hospitalier pour enfants de l’est de l’Ontario, et Michel est devenu directeur du CLSC de Bryson.

 

À l’apogée de ma période religieuse, pendant ma deuxième année d’université, j’avais un ami qui s’appelait Denis. Il y avait bien sûr la religion, mais ce qui nous unissait le plus, c’était la poésie. On en lisait; on en écoutait récitée par Gérard Philippe sur de vieux disques égratignés. On écoutait Piaf, Moustaki et Léo Ferré. On passait des nuits à discuter et à philosopher en marchant dans les rues désertes d’Ottawa. C’était ma vie de bohème. Mon Saint-Germain-des-Prés s’appelait Denis Saint-Germain.

 

Après ça, j’ai commencé à travailler. J’ai enseigné pendant un an le français à des réfugiés vietnamiens, et je suis devenu ami avec un de mes collègues. Après ça, on est partis ensemble en Louisiane où on a partagé une maison pendant une dizaine de mois. Notre amitié a pris fin avec notre contrat. Il a marié une Française qu’il a rencontrée là-bas, et il est devenu professeur de français pour les enfants dans une école d’Aylmer. Moi, je suis allé enseigner un an à Baie-Comeau, sur la Côte-Nord, et puis j’ai travaillé pendant quatre ans pour le Canadien Pacifique à Montréal.

 

J’ai été ami, mais de façon assez superficielle, avec mon patron quand j’étais à Baie-Comeau. Il s’appelait Colin Newhouse. C’était un Anglais, originaire de Londres, qui parlait très bien français. J’ai passé quelques week-ends chez lui à Montréal. Il est maintenant président d’une société qui aide les organisations à gérer leurs ressources humaines.

 

J’ai aussi été ami avec mon patron quand je travaillais pour Canadien Pacifique. C’était un drôle de numéro. Il écrivait des romans. Quand on tape son nom, Dominique Lévy-Chédeville, dans Google, on trouve, sur le site du prestigieux magazine Le Figaro, vingt-six citations tirées de ses romans et des extraits de ses conférences. Il a écrit également sous le pseudonyme de Dominique de l’Espine. Il trompait en même temps sa femme et sa maîtresse. Je pourrais vous raconter des anecdotes incroyables à son sujet. Nous avions une relation assez bizarre. Il avait de l’amitié pour moi, mais il cherchait avant tout mon admiration. Je n’ai jamais compris pourquoi. Il m’a mis plusieurs fois dans des situations vraiment embarrassantes. Aux dernières nouvelles, il était parti pour l’Australie, probablement pour échapper à la colère des maris trompés qui auraient bien aimé le séparer de ses couilles.

 

Pendant les six ans qu’a duré mon mariage, mes amis, qui n’étaient pas vraiment mes amis, étaient pour la plupart des amis de ma femme. J’avais aussi mes copains de ski de fond avec qui je m’entraînais pour les compétitions, mais on n’était pas vraiment amis. On ne se fréquentait pas en dehors des séances d’entraînement.

 

À cette époque, j’ai pourtant eu un ami que j’ai rencontré en faisant du vélo dans le parc de la Gatineau. Il s’appelait Raymond. On parlait, on discutait et on philosophait en roulant. On a aussi fait du ski de fond. On a complété ensemble le Marathon canadien de ski : 160 km de ski de fond en deux jours, de Lachute à Ottawa. En plus du vélo et du ski, on avait une autre chose en commun : la bière. On en ingurgitait tous les deux de très grandes quantités. On organisait de temps en temps un MFB (moules, frites, bière). C’était quelquefois chez lui, quelquefois chez moi. Heureusement qu’on faisait du vélo et du ski de fond, sinon on serait devenus gras comme des voleurs. Raymond ne travaillait pas. Il avait hérité d’une petite fortune au décès de ses parents. Il habitait avec sa femme, qui travaillait comme infirmière, dans un condo luxueux. Même quand il était seul dans son condo, il portait un veston. Il avait une collection de chapeaux qu’il avait achetés au cours de ses nombreux voyages. Il portait quelquefois un fez marocain ou une casquette de marin grec en buvant tranquillement sa bière assis sur son divan en velours.

 

Après mon divorce, mon meilleur ami a été pendant une dizaine d’années Gérald. On était comme des adolescents. On habitait dans le même immeuble. Pendant les deux ou trois premières années, on buvait de la bière, du vin, du cidre, du rhum, de la vodka. On allait dans un club de danse latine et on rentrait aux petites heures en beuglant des chansons en espagnol au milieu de la rue. Puis, j’ai cessé de boire. On a continué à se fréquenter, mais le ciment liquide qui nous unissait n’était plus là. Il y avait pourtant, au-delà de nos folies et de nos beuveries, quelque chose de profond qui nous unissait. On se parlait de tout : de nos joies, de nos peines, de nos succès, de nos échecs, de nos souffrances passées, de nos ambitions, de nos rêves déçus, de nos appréhensions. En buvant de la bière, on faisait des projets qu’on n’avait pas les moyens de réaliser. Je ne sais pas combien de fois nous avons planifié notre voyage de ski de fond en Norvège. Gérald est mort il y a quelques années et je ne l’ai pas su. II avait de grands yeux bleus qui riaient même quand il était triste.

 

Quelques-uns de mes collègues de travail sont devenus des amis. Il y a Suzanne que j’ai connue au début des années 1980 quand on travaillait ensemble à la Municipalité régionale d’Ottawa Carleton, et qui est redevenue ma collègue à EDC, plus de vingt ans plus tard. Elle était là pour m’écouter quand j’ai vécu des moments difficiles, et j’ai fait la même chose pour elle. On faisait des blagues pour s’encourager et se remonter le moral. Il y a aussi Léopold que j’ai connu quand j’ai commencé à la Banque du Canada, et que j’ai aussi retrouvé à EDC. J’ai fait du kayak avec Léopold. On a aussi fait du ski de fond ensemble. Avec lui, j’ai discuté de choses sérieuses, mais j’ai aussi beaucoup ri. Après mon départ à la retraite, j’ai gardé contact avec Sylvie et Nicole. On se rencontre dans un restaurant avec nos conjoints à tous les trois ou quatre mois pour jaser et discuter. Pour moi, c’est important. Je n’ai pas beaucoup d’amis.

  

C’est mon ami André qui, après que j'ai pris ma retraite, m’a donné l’idée de créer ce blogue qui occupe maintenant une partie importante de ma vie. J’ai connu André quand j’ai commencé à travailler à la Banque du Canada dans les années 1980. J’ai raconté dans un de mes articles comment la persévérance et la fidélité d’André ont préservé notre amitié. La lecture de ses articles m’a inspiré la réflexion que j’ai faite sur mon père, mais aussi le sujet de l’article que je suis en train d’écrire. Il se dégage de ses textes qui racontent son enfance à Limoilou une douce nostalgie qui m’a aidé à me réconcilier avec mon passé. Nos déjeuners de bonhommes sont devenus une tradition. Ça m’aide à faire le point par rapport à beaucoup de choses.   

 

La plupart des amis de Maria sont devenus mes amis. La barrière linguistique rend la communication plus difficile. Avec Maria, quand je ne peux pas dire quelque chose en anglais, je le dis en français, et elle comprend. Avec nos amis qui ne comprennent pas le français, ce n’est pas possible. Pour cette raison, je ne veux pas m’aventurer avec eux dans des conversations trop profondes. À part Serge qui est francophone, je ne me suis jamais retrouvé seul avec aucun d’entre eux pour discuter. Quelques-uns lisent les articles que j’écris en anglais. Ça me permet de communiquer à un autre niveau, presque aussi bien que je pourrais le faire oralement en français, mais de façon unilatérale et à un rythme beaucoup plus lent. Il y a cependant des gestes qui vont au-delà des mots. Quand j’ai eu 65 ans, Sevilla est allée chercher une pizza pour célébrer quand Maria lui a dit que c'étai ma fête.

 

Plus on vieillit, plus il est difficile de se faire de nouveaux amis. Les vieux sont bien ancrés dans ce qu’ils sont devenus. Ils sont d’une classe sociale, d’une idéologie politique, d’une religion ou d’une culture. Certains font de la motoneige, d’autres du ski de fond ou de la raquette. Il y en a qui aiment chasser et pêcher, et il y en a d’autres qui préfèrent jouer au golf et voyager. En général, les gens se sentent à l’aise avec ceux qui leur ressemblent. Si je rencontrais pour la première fois maintenant les personnes qui étaient mes amis quand j’étais étudiant, nous ne deviendrions sûrement pas des amis. Même en sachant que nous avons déjà été amis, nous ne pourrions pas redevenir des amis. Nous échangerions quelques souvenirs et nous repartirions chacun dans notre monde. Une autre raison pour laquelle c’est pratiquement impossible de se faire de nouveaux amis quand on n’est plus jeune est que les vieux ont déjà des amis, très souvent de longue date. Ils ont aussi leurs enfants et leurs petits-enfants. Ils n’ont ni le temps ni le goût ni le besoin d’ajouter d’autres personnes dans leur vie.

 

Voilà ! J’avais l’intention de vous parler de mes amis, et j’ai fini par vous raconter ma vie. C’était inévitable. On ne peut pas parler de nos amis sans parler de ce qu’ils ont été et de ce qu’ils continuent à être pour nous.

 

Amicalement !

 



25/05/2017
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