Les rêveries du retraité solitaire

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L'écoanxiété et l'anxiété tout court

J’ai appris il y a deux jours un nouveau mot (ce que les savants appellent un néologisme). Il s’agit du mot « écoanxiété » qui désigne l’anxiété que plusieurs éprouvent face aux changements climatiques et autres menaces liées à la détérioration de l’environnement. Voici la brève description de ceux et celles qui en souffrent qu’a affichée mon ami André dans Facebook :

 

« Ils sont angoissés, ne dorment plus, ressentent un mal de vivre, une tristesse ou encore une colère face à leur propre impuissance et face à l’inaction des autres sur le plan du réchauffement planétaire. Ils souffrent d’écoanxiété. »

 

Après avoir lu cela, ma première réaction a été de me dire que même si l’écologie était pour moi une préoccupation bien réelle[1], elle n’était pourtant pas une source d’anxiété aussi grande que la peur de faire un AVC ou de la démence. Je me dis que si mon père a fait un AVC au début de la cinquantaine et que ma mère a de sérieux problèmes de mémoire depuis quelques années, ça doit aussi faire partie de mon ADN. Je me dis aussi que, logiquement, si j’avais vingt ans et que je n’éprouvais pas une certaine anxiété par rapport à l’avenir de notre planète, je serais inconscient ou il y a quelque chose qui ne tournerait pas rond dans ma tête. Et si un jeune de vingt ans, toujours selon la même logique, vivait dans l’angoisse constante de faire un jour de la démence ou un AVC au lieu de s’inquiéter que la planète sur laquelle il vit ne lui offrira peut-être pas la possibilité de vivre assez vieux avoir un AVC ou faire de la démence, c’est lui qui aurait quelque chose qui ne tourne pas rond dans la tête.

 

Cela m’a amené à réfléchir à l’anxiété qui a toujours fait partie de ma vie. Même si je ne passe pas mon temps à penser que je pourrais un jour faire un AVC ou souffrir de démence, je peux dire que je suis un éternel anxieux et que je l’ai toujours été. Je me souviens d’avoir passé ma première journée d’école assis sur mon béret au lieu de le laisser au vestiaire comme les autres élèves parce que j’avais peur qu’il disparaisse. Après ça, il y a toujours eu des choses pour m’angoisser, quand ça n’étaient pas des grandes, c’étaient des petites.

 

Et puis il y a eu les années d’enfer au cours desquelles j’ai vraiment souffert d’angoisse, de vertige, de crises de panique et de très grande anxiété. Il a fallu plusieurs fois que je sorte de la salle de classe quand j’étais étudiant à l’université parce que je croyais que j’allais m’évanouir ou que j’étais en train de faire une crise cardiaque. La même chose m’est arrivée au restaurant et j’ai dû souvent sortir de magasins en laissant derrière moi les choses que je voulais acheter et dont j’avais besoin parce que je ne pouvais pas attendre en ligne à la caisse à cause des vertiges incessants que j’éprouvais.

 

J’ai pris des médicaments pendant plusieurs années mais j’ai cessé de les prendre à cause des effets secondaires. J’ai consommé de l’alcool avec excès pendant presque vingt ans parce les moments où j’étais saoul étaient les seuls où j’étais vraiment libéré de mon anxiété. Ça aussi, j’ai arrêté à cause des effets secondaires.

 

Les choses se sont progressivement calmées et j’ai pu vivre assez normalement ma vie. J'ai fait du karate pendant plusieurs années et j’ai maintenant le yoga et l’exercice physique qui m’aident beaucoup à contrôler mon anxiété…et j’ai appris à connaître mes limites. Il y a des jours où je préfère ne pas conduire parce que je me sens trop fragile. Dans quelques mois, Maria ira seule au Vietnam mais je ne l’accompagnerai pas. Elle comprend. Trop souvent, j’ai écouté ceux et celles qui m’ont convaincu, sans mauvaises intentions, de dépasser mes limites mais c’est moi qui en ai finalement payé le prix.

 

Il y a dans ma famille plusieurs personnes qui souffrent du même mal. J’ai un cousin et deux neveux qui ont eu ou qui ont encore des problèmes d’anxiété et des crises de panique. Au travail, j’ai eu l’occasion de partager ce que je vivais ou ce que j’avais vécu avec des collègues qui vivaient ou avaient vécu un peu la même chose que moi. Par contre, il y en a d’autres avec qui je n’en ai jamais parlé parce que j’étais loin de penser qu’ils ou elles pouvaient avoir ce genre de problèmes. Maintenant que je suis retraité, je vois quelquefois dans Facebook des commentaires de personnes avec qui j’ai travaillé et que j’ai côtoyées pendant plusieurs années et à qui je n'ai jamais parlé de ça et qui ne m'en ont jamais parlé. Il y a une dizaine d’années, j’avais une collègue de travail, jeune et énergique, qui était venue faire du kayak avec nous au chalet. J’ai lu ce matin ce qu’elle venait d'écrire dans sa page Facebook :

 

« Je me souviens de me sentir obligée de justifier mon anxiété et/ou dépression et qu’on me dise constamment : "Ben arrête de penser comme ça…tu t’inquiètes de trop t’en faire." C’était l’enfer d’être incomprise…et épuisant de devoir se justifier. Maintenant que ça va bien, je vois très bien que ce n’était pas de mon contrôle. Faut l’avoir vécu pour comprendre. »

 

Je comprends très bien ce qu’elle a écrit et comment elle se sentait. Trop souvent, les gens qui n’ont jamais eu ce genre de problèmes s’imaginent qu’il suffit d’un peu de volonté et de se parler et de ne pas trop s'écouter pour faire disparaître comme par magie le stress et l’anxiété. Quelquefois, ça prend toute une vie et de nombreux efforts pour avancer péniblement de quelques centimètres et pour en arriver à fonctionner presque normalement…la plupart du temps.

 

Pour revenir à l’écoanxiété, je crois que dans la vie ça prend une certaine dose d’anxiété pour bien fonctionner. Ça me fait penser au livre Le stress sans détresse de Hans Selye que je l’ai lu il y a quelques décennies. En bref, ce que dit l’auteur, c’est que le stress peut être un stimulus très positif quand il n’est pas trop grand et qu’on peut arriver à le canaliser et le transformer en action. Face aux problèmes environnementaux, on a besoin d’éprouver de l’inquiétude et avoir une certaine dose d'anxiété pour réagir, mais quand le stress est trop grand, on devient comme paralysé parce que l’anxiété dévore toute notre énergie.

 

Pour finir, je crois que les personnes qui souffrent d’écoanxiété à un point tel qu’elles n’arrivent plus à fonctionner auraient les mêmes problèmes même s'il n'y avait pas les changements climatiques. À mon avis, leur anxiété est liée à quelque chose de plus profond.

 



[1] J’ai écrit il y a quelques mois un texte intitulé La décroissance dans lequel je décris un peu où je me situe par rapport à cela.



09/10/2019
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