Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

Contrastes et contradictions

C’était il y a plus de trente ans. Radio-Canada avait préparé un reportage sur deux médecins québécois qui avaient décidé de pratiquer à l’extérieur du Québec. Je ne sais plus dans le cadre de quelle émission, mais je me souviens que le journaliste était Pierre Nadeau. Le premier médecin habitait dans un condo situé tout près d’un terrain de golf dans une gated community du sud de la Floride. Il travaillait dans un hôpital privé où, comme aurait dit Baudelaire, tout n’était que luxe calme et volupté. Tous ses patients, dont plusieurs étaient des retraités québécois, avaient d’excellentes assurances. Il avait un horaire flexible qui lui permettait de jouer une partie de golf avant de rentrer chez lui. Je crois qu’il ne travaillait pas le vendredi.

 

L’autre était à Haïti où il vivait dans des conditions qui n’étaient pas tellement meilleures que celles de ses patients. Il travaillait de longues heures, et il était souvent réveillé au milieu de la nuit pour répondre à des urgences. Le reportage allait de l’un à l’autre en mettant en parallèle les différences énormes dans la façon dont chacun avait choisi de vivre et d’exercer sa profession. Le contraste était mis en évidence par le petit sourire narquois de Nadeau quand le néo-Floridien répondait à ses questions en donnant fièrement moult détails sur la belle vie qu’il menait loin des hivers québécois. À l’opposé, quand il écoutait l’autre parler de sa vie de privation et de sacrifices, le journaliste ne souriait plus et avait un regard sérieux et un peu triste. Après avoir fini de regarder le reportage, la plupart des téléspectateurs avaient développé du mépris pour l’un et de l’admiration pour l’autre.

 

Dans son livre intitulé The Shock Doctrine [1], Naomi Klein nous parle d’un médecin américain qu’elle a rencontré à la Nouvelle Orléans en 2005 durant la tempête Katrina qui a fait plus de 1 800 victimes. Elle a interviewé ce jeune médecin dans l’hôpital privé dans lequel il travaillait, dans un hôpital où malgré tout ce qui se passait à l’extérieur, là aussi tout n’était que luxe calme et volupté. L’hôpital était presque vide parce que ceux qui en étaient les patients réguliers avaient réussi à quitter la ville avant la catastrophe. Mme Klein a demandé au médecin pourquoi il n’était pas au stade où s’étaient réfugié des milliers de sans-abris pour leur venir en aide. Il l’a regardé comme si elle lui avait suggéré d’aller passer le week-end sur la planète Mars.

 

Ce contraste prend une dimension morale et éthique quand on l’évalue en fonction d’un idéal. On voit d’un côté celui qui agit par générosité et idéalisme, et de l’autre ceux qui sont uniquement motivés par l’égoïsme et la cupidité. Spontanément, on se dit que nous, si on avait été médecin, on aurait aussi fait le bon choix parce qu’on est généreux et qu’on a le sens de la solidarité. La vérité est que la vie des humains n’est pas seulement remplie de contrastes mais aussi de contradictions. Si on disait à un snow-bird québécois, libéral et progressiste, que le chirurgien qui devait l’opérer d’urgence pendant son séjour en Floride a abandonné sa pratique pour aller faire du bénévolat en Haïti, et qu’il ne pourra pas voir un autre médecin avant un mois parce que tous les autres sont tous allés faire du bénévolat pour aider les victimes d’Irma, je suis sûr qu’il y en aurait des câlices et des tabarnacks qui résonneraient dans les couloirs de l’hôpital.

 

Notre univers et nos vies sont faits de contrastes : le jour et la nuit, le chaud et le froid, l’eau et le feu, l’infiniment grand et l’infiniment petit, la richesse et la pauvreté, la beauté et la laideur, la joie et la tristesse, l’optimisme et le pessimisme, la santé et la maladie, la force et la faiblesse, la sécurité et l’insécurité, l’espoir et le désespoir, le bien et le mal, la jeunesse et la vieillesse, la vie et la mort. On doit composer avec tout ça. Il y a des choses qu’on ne peut pas changer, d’autres qu’on peut difficilement changer, et il y a celles qu’on ne veut tout simplement pas changer. Dans sa chanson Like a Bird, Leonard Cohen raconte qu’il a vu un mendiant appuyé sur ses béquilles qui lui a dit : «  On ne devrait pas trop en demander?  » Il a ensuite vu une jolie femme appuyée derrières des vitres teintées ( probablement de sa limousine) qui lui a dit en pleurant : « Pourquoi ne pas en demander plus? [2] » Le contraste, c’est aussi cela : des attitudes et des attentes différentes face à la réalité.

 

On dit que le rire est le propre de l’homme. Je me souviens que quand j’étais pensionnaire au Collège Saint-Alexandre, lors d’une petite fête organisée par les Pères du Saint-Esprit, je regardais du coin de l’œil un de mes camarades de classe, un gars immense, manger un toute petit sandwich, et je riais. Un de mes professeurs [3] qui avait observé la scène s’est approché de moi et m’a demandé pourquoi je riais. Je lui ai dit que je trouvais ça drôle de voir un gars aussi gros manger quelque chose d’aussi petit. Il m’a dit à peu près ceci : « Savais-tu que Bergson, le philosophe qui a le plus réfléchi sur ce trait particulier de l’être humain, a écrit que ce qui provoque le rire est le contraste? » Quand on s’arrête pour y penser, on se rend compte que c’est vrai. Quand on était enfant et qu’on regardait Laurel et Hardy, on riait avant même qu’ils aient fait ou dit quoi que ce soit de drôle, juste à cause du contraste entre l’apparence physique des deux compères. Les comédies nous font rire parce que ce qu’on y voit et entend contraste avec ce qu’on devrait normalement voir et entendre dans la même situation. On peut penser à Mr. Bean. C’était une excellente leçon de philosophie que je n’ai pas oublié.

 

J’aimerais maintenant vous parler un peu plus de contradictions. Quand je dis contradictions, Je ne pense pas aux opinions contradictoires que deux gars saouls pourraient avoir sur ce que les castors mangent en hiver. Ce que j’entends par contradictions, c’est l’écart qui peut exister entre ce que l’on dit et ce que l’on fait, l’écart entre les idéaux qu’on s’était fixés et comment on vit notre vie de tous les jours. Quand je pense à l’idéal qui m’habitait au début de ma vie adulte, je me rends compte qu’il y a un écart entre ce que j’avais prévu d’accomplir et ce que j’ai effectivement accompli. Je n’ai pas sacrifié ma vie à une grande cause. Je ne suis pas allé aider les pauvres en Haïti ou dans les bidonvilles de Calcutta. La vérité est que je suis beaucoup plus comme ce médecin québécois qui est allé s’installer dans un condo près d’un terrain de golf en Floride. Le pire qui pourrait m’arriver maintenant serait de me retourner contre ce qui a toujours constitué mon idéal, par dépit, parce que je n’ai pas réussi à l’atteindre. Mais je me dis qu’on peut ne pas avoir toujours été à la hauteur de ses idéaux sans pour autant les avoir reniés. Et je continue, peut-être un peu naïvement, à croire à ce que ce j’ai toujours cru être vrai…malgré mes contradictions.



[1] En français, le titre du livre  est La stratégie du choc. L’auteur décrit comment les situations de choc sont utilisées pour faire des changements qui profitent aux riches au détriment des pauvres. Naomi Klein est une activiste canadienne qui a écrit plusieurs livres et qui donne des conférences. Je vous suggère fortement la lecture de ce livre. Vous pouvez trouver dans YouTube la vidéo d’une de ses conférences intitulée Trump’s Shock Doctrine dans laquelle elle décrit l’usage que  l’administration Trump fait de cette doctrine.

[2] I saw a beggar leaning on his wooden crutches. He said to me, “You must not ask for so much?” And a pretty woman leaning on her darkened door. She cried to me, Hey, why not ask for more?”

[3] Son nom était Lucien Laverdière.



17/09/2017
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