Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

Découvrir un sens à la vie

Quelques mois avant que je prenne ma retraite en 2015, un de mes étudiants m'a parlé d’un livre intitulé Man’s Search for Meaning.  J’avais l’intention de lire ce livre mais je n’avais encore rien fait pour me le procurer. À l’été 2016, j’ai écouté à la radio une émission de CBC consacrée à ce livre et à son auteur, Viktor Emil Frankl. Je l’ai acheté peu de temps après. Un peu après en avoir commencé la lecture, je me suis rendu compte que j’avais lu la version française de ce livre une trentaine d’années plus tôt. C’est un livre qui m’avait beaucoup marqué. Je me souvenais de beaucoup de détails. J’avais même fait référence à des choses que j’avais lues dans le livre dans un article que j’ai écrit pour mon blog et que j’ai par la suite supprimé.

 

Le titre original du livre, publié en allemand en 1946, est Ein Psycholog erlebt das Konzentrationslager. J’ai oublié le titre de l’édition française que j’ai lue mais il était beaucoup plus proche du titre allemand que celui qu’il porte maintenant (Découvrir un sens à la vie). Le titre de la première version anglaise était From Death-Camp to Existentialism.  

 

Viktor Emil Krankl était un professeur autrichien de neurologie et de psychiatrie. Quand les nazis ont pris le pouvoir, il a risqué sa vie en refusant d’euthanasier les malades mentaux. En 1942, sa famille et lui-même ont été déportés dans le camp de concentration de Theresienstadt. En 1944, il a été envoyé à Auschwitz. Il a passé en tout trois ans dans des camps de concentration avant d’être libéré en 1945. Dans son livre, il ne fait pas que raconter ce qu’il a vécu. Il analyse le comportement et les réactions d’êtres humains soumis à des conditions de vie extrêmes pour tenter d’expliquer comment certains ont réussi à survivre.

 

Dans cet article, ce que je veux essayer de faire est de  comparer mes pensées et mes sentiments à la lecture que j’ai faite de ce livre à deux étapes très différentes de ma vie : il y a une trentaine d’années et maintenant que j’ai plus de soixante ans.

 

En revenant d’une dure journée de labeur dans le froid et la neige, l’auteur voit briller dans la noirceur une lumière qui lui rappelle l’amour qu’il a pour sa femme. Il écrit dans ce passage très émouvant que le fait de savoir si elle était encore vivante n’avait pas vraiment d’importance puisque l’amour est plus fort que le mort.[1] La première fois que j’ai lu le livre, j’ai relu le passage plusieurs fois, et chaque fois j’ai pleuré. J’étais tellement sûr que c’était vrai. À la deuxième lecture, j’étais beaucoup plus intriqué qu’ému. Je me disais : « Comment un homme lucide qui avait étudié la psychologie et qui avait vécu de pareilles atrocités pouvait-il encore croire en quelque chose d’aussi fantastique et merveilleux ? », et je me suis senti triste et un peu coupable d’avoir peut-être cessé d’y croire.

 

Des prisonniers voient à travers les fentes du wagon que le nouveau camp vers lequel on les a transportés n’a pas de cheminée, donc pas de four crématoire. Ils se mettent à danser et sauter de joie. En lisant cela la première fois, je me suis dit que ces pauvres prisonniers étaient probablement devenus fous. Quelle différence cela pouvait-il faire qu’il y ait ou non un four crématoire, me disais-je, si, de toute façon, ils allaient mourir de faim, de maladie ou d’épuisement dans ce nouveau camp. Maintenant, je comprends que le bonheur et le malheur sont beaucoup plus relatifs que je le croyais, et que l’instinct de survie n’a souvent rien à voir avec la logique. Je me suis revu triste et malheureux alors que, vu de l’extérieur, j’avais tout pour être heureux. Je me suis aussi revu dans des moments où je n’avais plus aucune raison d’espérer et où j’ai senti naître au fond de mon cœur une joie qui a envahi tout mon être.

 

J’ai été vraiment surpris et même choqué en lisant que l’auteur affirmait que, d’une part, il y avait parmi les gardiens des hommes qui avaient réussi à conserver leur humanité alors que, d’autre part, il y avait des prisonniers qui en avaient perdu toute trace. La première fois que j’ai lu le livre, j’ai trouvé ça incompréhensible. Je ne comprenais pas que l’auteur ait pu écrire cela. Pour moi, c’était clair. Il y avait d’un côté les bourreaux et de l’autre les victimes. Je peux maintenant comprendre que des gens qui, même s’ils étaient en profond désaccord avec le régime et éprouvaient de la pitié envers les victimes du nazisme, n’aient pas eu le courage de se faire arracher les ongles et broyer les os pour manifester leur opposition à Hitler.[2] Je peux comprendre aussi que les circonstances n’ont pas fait que des types qui étaient au départ des salauds soient miraculeusement devenus des êtres généreux et altruistes quand ils ont été déportés.

 

Lorsqu’il était dans les camps, l’auteur a observé avec étonnement que les prisonniers les plus robustes, qui étaient le plus dans l’action, étaient les premiers à mourir tandis que ceux qui paraissaient les plus faibles résistaient beaucoup plus longtemps. Il a cherché à comprendre pourquoi. Sa conclusion, basée sur son expérience personnelle et ses observations, est que si l’on réussit à donner un sens à sa vie et à ses souffrances, on a beaucoup plus de chances de survivre que si le but de notre existence est uniquement de rechercher le plaisir et d’éviter la souffrance. Pour clarifier ce qui pour Viktor Emil Frankl peut donner un sens à l’existence, je cite un extrait d’un résumé de son livre que j’ai trouvé sur le site des Éditions de l’homme : « L’auteur indique trois voies qui permettent de donner un sens à l’existence. La voie de l’accomplissement, c’est-à-dire la réalisation de sa mission ou de la création d’une œuvre; la voie de l’amour, qui mène à l’établissement de liens significatifs et favorise le contact avec la nature et l’art; et la voie de la transcendance, qui incite l’individu à adopter une attitude positive face à la mort et aux souffrances inévitables. »

 

Quand on lit ça à trente ans et qu’on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve, on peut se dire que si on a conscience d'avoir quelque chose de significatif à accomplir ou à apporter au monde, et qu'on a des convictions très profondes, on trouvera bien la force nécessaire de survivre ou de mourir en héros si jamais on se trouve confronté à des telles circonstances. C’est ce que je croyais la première fois que j’ai lu le livre. Quand on est vieux et qu’on réalise qu’on n’avait vraiment rien de significatif à accomplir ou à apporter au monde, et qu'on n'a jamais eu de convictions très profondes, on se dit qu’on n’avait probablement pas ce qu’il fallait pour survivre dans des conditions aussi extrêmes et qu’on n’aurait probablement pas survécu. C’est ce que j’ai pensé en lisant le livre pour la deuxième fois, à 65 ans.



[1] Je résume de mémoire le passage en question. Ce qu’il a écrit est beaucoup plus beau et poétique. Au moment où il a vécu cet épisode sa femme était déjà morte mais il ne le savait pas.

[2] On n’a pas tous le courage d’un Dietrich Bonhoeffer, d’un Maximilien Kolbe ou de ces étonnants jeunes membres de la Croix blanche qui ont défié le régime nazi en 1941 en distribuant des tracts en plein coeur de Berlin.

 



31/12/2016
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