Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

Traditions, éducation et appartenance

Pour bien définir notre identité, nous devons le faire en considérant plusieurs aspects de ce que nous sommes. Nous avons bien sûr notre identité individuelle qui fait de nous des êtres uniques, mais nous avons aussi notre identité collective qui se définit pas notre appartenance à une nation ou à un pays, à une culture, à une société, à une religion, à une langue, à un groupe et à une famille. Je vous ai déjà amplement parlé de mon identité individuelle dans mes autres articles. Étant donné que je crois que le lien, passif ou interactif, que nous entretenons avec la collectivité au sens large est non seulement le reflet, mais également la source de nos valeurs et d'une partie importante de ce que nous sommes en tant qu’individus, j’aimerais, dans cet article réfléchir à ce qui constitue cette dimension collective de notre identité.

 

Il y a des valeurs ou des croyances communes, des façons de parler, de se gouverner et de vivre en société qui unissent des groupes d’individus qui partagent soit la même culture, la même religion, la même langue, le même pays ou la même nation. Tout cela est important mais ça ne suffit pas. Ça prend quelque chose de plus tangible et de plus concret. Pour les religions, ça peut être une révélation ou la personne même de son fondateur. Selon les textes sacrés, Abraham, choisi par Dieu pour devenir le père d'une multitude de croyants, est à l’origine des trois grandes religions monothéistes. Pour les nations, c’est souvent un mythe fondateur, comme celui de Romulus et Remus protégés par une louve, qui raconte la naissance de Rome et de ce qui allait devenir l'Empire Romain. Les langues ont leur littérature. Les peuples ont leurs traditions, leur histoire et leurs héros.

 

Un rôle essentiel des systèmes d'éducation, dans le sens le plus large du terme, est de codifier, de consolider et de transmettre ces éléments culturels rassembleurs aux générations futures. L'école n'est jamais neutre. Elle est le véhicule d'une culture. Les jeunes Athéniens recevaient une éducation très différente de celle que recevaient les jeunes Spartiates. Quand j'étais à l'école primaire, en plus de prières en latin qu'on devait mémoriser sans en comprendre le sens, on devait aussi apprendre par coeur les questions et réponses du catéchisme. J'ai eu une étudiante russe qui est allée à l'école secondaire en Union Soviétique. Les élèves devaient pouvoir démonter et remonter une kalashnikov...les yeux fermés. Ça faisait partie du programme scolaire.   

 

C’est la commémoration de ces événements, réels ou imaginaires, et de ces figures historiques ou légendaires qui fait en sorte que des individus arrivent à se rallier autour de concepts qui seraient autrement trop abstraites pour les toucher et les émouvoir. C’est le rôle des rites et des traditions dans les religions, mais pas seulement dans les religions. Les juifs célèbrent la pâque pour commémorer la sortie d’Égypte. Pour les chrétiens, c’est la mort et la résurrection de Jésus. Les Américains mangent de la dinde le jour de l’Action de Grâce et les Français se rappellent la prise de la Bastille le 4 juillet. L’URSS et la Chine de Mao avaient leurs grandioses défilés militaires avec les immenses photos de leurs leaders.

 

Dans le Québec traditionnel, dominé par la religion catholique, les fêtes religieuses et les sacrements venaient ponctuer les étapes de la vie. Il y avait le calendrier religieux avec ses fêtes qui s’échelonnaient tout au long de l’année. Je me souviens encore des dates de presque toutes ces fêtes. Il y avait aussi ces rites de passage comme la première communion, la confirmation et le mariage qui unissaient les individus à l’ensemble de la communauté. 

 

Il n’y avait pas que la religion qui unissait les Québécois, et leur donnait un sentiment d'appartenance. Il y avait aussi la culture, et quand je dis culture, je pense surtout à la culture populaire. Les médias ont beaucoup contribué à forger l’identité québécoise durant la seconde partie du siècle dernier. Quand j’étais jeune, tout le monde regardait Séraphin et La poule aux œufs d’or à la télévision. Il y avait les séries télévisées dans lesquelles on pouvait s’identifier à des personnages qui parlaient et vivaient comme nous. Aujourd’hui, ces points de repère ont disparu. La religion ne régit plus la plupart des aspects de notre vie en société comme elle le faisait autrefois. Les médias et les moyens de communication se sont multipliés à un point tel que ce qui renforçait notre identité n’est plus qu’un élément parmi tant d’autres dans tout ce que nous pouvons trouver sur Internet et à la télévision. Il n’y a plus de Félix Leclerc, de Gilles Vigneault et de Robert Charlebois pour chanter ce que nous sommes.

 

Le sport contribue à rallier les gens d’une ville, d’une région ou d’un pays autour d’une équipe de soccer, de hockey, de baseball ou de football. Ce n’est pas, selon moi, l’expression d’une identité profonde, mais plutôt une forme de patriotisme assez primaire qui a très peu à voir avec la culture et l’identité. On supporte une équipe dont très peu des membres viennent de notre propre communauté parce que c’est peut-être la seule façon qu’on a de s’affirmer dans un monde où nos gouvernements et nos dirigeants politiques sont soumis aux règles et aux lois d’un marché dont les intérêts sont très différents des nôtres.  

 

Je crois que ce qui a forgé l’identité et continue tant bien que mal à garder unis les peuples et les communautés existe aussi, sous une autre forme, au niveau des familles. Ça prend quelque chose de réel pour que le lien familial continue d’exister. Ça ne peut pas être qu'une abstraction. On a besoin de poser des gestes concrets. Il y a chaque année des centaines de millions de Chinois qui franchissent des distances considérables pour se retrouver en famille pour célébrer le Nouvel An. Pendant une semaine, c’est un véritable exode. Le même phénomène existe aussi, mais à moins grande échelle, aux États-Unis pour l’Action de Grâces. Dans certaines familles, c’est une épluchette de blé d’Inde en automne ou une journée à la cabane à sucre au printemps qui réunit tout le monde une fois par année. J’ai rencontré au Mexique, il y a quelques années, vingt-huit Américains d’une même famille qui étaient allés passer une semaine ensemble dans le même hôtel. 

 

Je me souviens qu’au cours d’une classe de conversation, quand j’étais professeur de français à EDC[1], une de mes étudiantes, spécialiste en publicité, nous a expliqué que pour vendre un produit en Occident, il fallait faire appel à l’individualisme des consommateurs alors qu’en Orient c’était le contraire. Pour convaincre les consommateurs d’acheter le même produit, il fallait faire appel à leur sentiment d’appartenance à un groupe. Maria m’a confirmé cela en me disant que dans son pays d’origine, le Vietnam, l’identité collective, l’appartenance à la communauté et à la famille, était plus importante que l’identité individuelle, mais que les choses étaient en train de changer. Elle m’a dit qu’auparavant les individus prenaient des décisions en considérant premièrement l’intérêt de la famille avant leur intérêt individuel mais que ce n’était plus le cas maintenant.

 

Dans nos sociétés occidentales modernes, la part de ce qui est individuel et de ce qui est collectif dans notre identité varie énormément d'une personne à l'autre. Pour certains, l'appartenance à un groupe est facultative et conditionnelle. Des immigrants viennent s'installer dans un pays sans jamais en adopter la culture et les valeurs.  La technologie et l'absence de concensus au niveau des valeurs et de la culture leur permet de continuer à vivre comme s'ils n'avaient jamais quitté leur pays d'origine. Dans ce contexte, il est de plus en plus difficile de parler de valeurs et d'une identité communes. Il en est de même au niveau familial. Plusieurs personnes vivent sans jamais avoir de contact avec les autres membres de leur famille. Elles préfèrent intégrer des communautés virtuelles d'individus avec qui elles partagent les intérêts, les opinions et le style de vie. Il y a donc moins de cohésion sociale qu'il y en avait quand j'étais jeune. Je ne dis que c'était mieux avant. Il y avait à cette époque plus de préjugés et une moins grande ouverture d'esprit par rapport à beaucoup de choses que maintenant. Je constate tout simplement que c'est différent.

 

Je crois que notre appartenance à un groupe, quel qu'il soit, joue un rôle déterminant dans ce que nous sommes, dans notre façon de penser et d'agir, et dans la relation que nous entretenons avec le monde et les autres. La façon dont se vit et se transmet cette appartenance a changé. Facebook et les autres réseaux sociaux jouent maintenant un rôle très importants dans la transmission des opinions et des valeurs. Il y a des jeunes qui ne regardent presque jamais la télévision traditionnelle. De moins en moins de personnes lisent les journaux. La religion n'est plus au centre de notre identité collective comme elle l'était il y a une cinquantaine d'années. Pour le meilleur et pour le pire, les liens familaux ne sont plus quelque chose d'incontournable comme dans les sociétés traditionnelles et dans le Québec d'autrefois.

 

En écrivant ceci, je me contente d'observer et de réfléchir afin de mieux comprendre. Pour calquer l'expression "parler pour parler", je vous dirais que je "pense pour penser." Ça m'aide à garder mon cerveau occupé maintenant que je suis retraité. Ça m'aide aussi à faire le lien entre mon passé et le présent.

 

 

 

 

 



[1] Exportation et development Canada



29/05/2017
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