Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

The Medium is the Message

L’intellectuel et philosophe canadien Marshall McLuhan a publié en 1964 un livre intitulé The Medium Is the Message dans lequel il avançait la théorie qu’ « un média affecte la société dans laquelle il joue un rôle, pas seulement par le contenu du message que transmet ce média, mais également par les caractéristiques du média lui-même.[1] » Il a écrit ce livre quelques années après l’élection de John Kennedy à la présidence des États-Unis. La campagne électorale qui a précédé cette élection avait été dominée par la télévision, un médium relativement nouveau, qui a grandement favorisé Kennedy aux dépens de son rival, Richard Nixon, qui n’avait pas le même charisme, la même prestance et la même aisance au petit écran.

 

On a dit de McLuhan qu’il a été le premier à utiliser l’expression « village global » et qu’il avait prédit l’arrivée d’Internet trente ans avant qu’il ne soit inventé. McLuhan, qui est décédé en 1980, ne serait sans doute pas surpris de voir comment Internet et les réseaux sociaux sont en train de mettre en péril la démocratie un peu partout dans le monde et ont contribué à l’élection de Donald comme président des États-Unis en 2016. Avec l’arrivée de ces nouveaux médias, la vérité est devenue une chose relative pouvant être manipulée par différents acteurs qui mettent sur le même pied la réalité et les fausses nouvelles et théories de conspiration les plus farfelues en vue d’influencer les populations, et semer la pagaille et la confusion pour mieux servir leurs intérêts.

 

Il va sans dire que les nouveaux médias nous offrent la possibilité de reprendre contact avec des amis, de s’exprimer et de communiquer comme je suis en train de le faire présentement, et également de se mobiliser pour défendre et promouvoir de bonnes causes. Les consommateurs peuvent se regrouper pour défendre leurs intérêts. Ceux et celles qui ont les mêmes activités se rencontrent dans les réseaux sociaux pour parler de ce qui les intéresse et échanger de l’information. Le problème avec ce genre de médias est que les plateformes sont tellement spécialisées que l’on peut passer sa vie sans jamais entrer en contact avec ceux et celles qui ont des opinions et des intérêts différents des nôtres.

 

Voilà pour la politique et les principaux enjeux de société mais qu’en est-il de la façon dont les nouveaux médias influencent les relations et la communication entre les individus ? C’est un cliché que de dire que nos amis Facebook ne sont pas toujours de véritables amis. J'ai jasé un peu ce matin avec mon cousin Jacques qui m’a téléphoné lorsque que je commençais à écrire cet article. Quand je lui ai parlé du sujet sur lequel j’étais en train d’écrire, il m’a dit que ça lui arrivait souvent de rencontrer dans des endroits publics des amis Facebook qui ne prenaient même pas la peine de la saluer. Peut-on dire que les nouveaux médias ont complètement changé la façon dont nous concevons l’amitié ? Je ne crois pas, mais chose certaine ils ont élargi et assoupli quelque peu le sens que nous donnons à ce mot.

 

Notre façon d’écrire a aussi beaucoup changé avec l’arrivée des courriels et des textes message. Il fut un temps où on « prenait la plume » pour écrire un peu comme on mettait son habit du dimanche pour aller à la messe. On sortait sa plus belle écriture et on s’efforçait de ne pas faire de fautes. On écrivait pour les occasions spéciales ou pour donner des nouvelles aux membres de la famille et amis qu’on n’avait pas l’occasion de voir souvent. Ça me fait penser à l’expression que les vieux utilisent quelquefois en anglais « It’s nothing to write home about » qui désigne une nouvelle ou un incident qui a une certaine importance mais pas assez pour en faire l’objet d’une lettre.

 

C’était la même chose pour le téléphone à ses débuts. Je me souviens d’un épisode des Belles histoires des Pays d’en Haut dans lequel le notaire Lepotiron explique à la belle Angélique sur un ton très sérieux que le téléphone, qui venait de faire son arrivée dans les Laurentides, ne devait être utilisé que dans circonstances très particulières comme l’annonce d’une naissance ou d’un décès ou pour transmettre des informations importantes relatives aux affaires et à l’administration. Quelle différence avec l’utilisation des médias sociaux aujourd’hui ! Quand nous affichons ou que nous voyons quelque chose affiché par des amis dans Facebook, c’est en général des photos, une vidéo ou un court texte sur quelque chose qui n’a pas vraiment d’importance. Si l'on veut traiter d’un sujet plus en profondeur, il faut choisir une autre plateforme ou un autre medium.

 

Quand nous avons commencé à utiliser les courriels au travail au milieu des années 1990, on nous avait dit que ceux-ci avaient pour but de simplifier et d’accélérer la communication, que nous devions aller droit au but, et qu’on n’avait pas toujours besoin d’utiliser les salutations et formules de politesse que l’on retrouve normalement dans les lettres. Quelques-uns ont suivi ces directives à la lettre (il ne s’agit pas d’un jeu de mots) et ont même continué à les appliquer quand ils se sont retrouvés à la retraite alors qu’ils ne sont plus pressés par le temps. Je dois avouer que je faisais partie de ceux-là. Ce qui m’a motivé à changer ma façon de communiquer par courriels et messages textes est lorsque je suis entré en contact avec mon amie Martine qui écrit des commentaires sur mes articles et répond aux nombreux commentaires qu’elle reçoit au sujet de ses articles en prenant bien soin de saluer les personnes à qui elle écrit au début et à la fin de chaque commentaire, et qui prend le temps d’écrire des phrases complètes.

 

Très souvent, quand on lit un courriel ou un message texte qui nous est adressé, à cause de la concision et de l’approche très directe et sans préambule qui est utilisée, on a l’impression que la personne qui nous écrit est très pressée par le temps et qu’elle a un tas de choses bien plus importantes à faire que de nous écrire. Cette impression est renforcée, du moins pour certains qui font partie de ma génération, par l’utilisation abusive de codes raccourcis et de petits dessins qui servent à exprimer des émotions et des sentiments. En plus de ça, étant donné que nous n’avons pas devant nous la personne avec qui l’on communique par courriel ou message texte, que l’on ne peut pas entendre sa voix, et que l’expression écrite est réduite à son strict minimum, il y a des choses comme le ton qui nous échappent. On arrive assez facilement à donner un ton à une lettre mais beaucoup plus difficilement à un courriel ou un message texte. Ainsi, au cours d’une conversation, quand on peut voir ou entendre la personne, on peut assez facilement déceler quand quelque chose est dit un peu à la blague (« tongue in cheek », comme on dit en anglais) et ne pas s’en offusquer. Par contre, on écrit quelquefois des choses dans un courriel ou un message texte sur un ton que l’on souhaiterait être perçu comme léger et amusant alors que la personne qui nous lit peut l’interpréter comme un manque de sensibilité et même de l’ironie.

 

Dans le livre de McLuhan, le terme média a un sens très large. Il ne désigne pas seulement les outils qui ont été développées uniquement dans le but de transmettre de l’information. Au cours de la conversation que j’ai eue avec lui ce matin, mon cousin Jacques m’a donné quelques pistes de réflexion. Par exemple, lui qui est un artiste, m’a dit que le fait d’avoir son nom sur un affiche avec tel ou tel autres artistes pouvait avoir un impact sur la façon dont il est perçu par son public potentiel. Il en est de même si l’on choisit de se faire connaître ou de faire connaître un produit sur telle ou telle chaîne de radio ou de télévision. Il y a des associations d’idées, conscientes ou inconscientes, qui envoient des messages subtils mais bien réels.   

 

Avec l’arrivée des nouveaux médias au cours du dernier quart de siècle sont apparus de nouvelles façons de communiquer et d’entrer en relation avec les autres, d’autres façons aussi de transmettre l’information et de faire de la publicité et de la politique. Même s’il y a beaucoup de choses très positives dans tout cela comme le fait que plusieurs personnes ont trouvé un moyen de s’exprimer oralement ou par écrit sur les réseaux sociaux, il reste que les tonnes d’informations qui déferlent sur nous comme un tsunami ont fait disparaître de nombreuses balises et que ça devient difficile de faire la part des choses et de se retrouver dans tout ça. C’est pour cette raison que je me dis qu’il est toujours important de s’arrêter pour réfléchir et méditer à qui on est vraiment et où on s’en va pour éviter de se laisser entraîner vers où on ne veut pas aller.

 

Je crois que Marshall McLuhan avait raison quand il a écrit « The medium is the message » et qu’il ne serait pas surpris de voir que plusieurs de ses prédictions sont devenues réalité.

 

 

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[1] “A medium affects the society in which it plays a role not only by the content delivered over the medium, but also by the characteristics of the medium itself.”



21/10/2019
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