Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

Religion, foi et spiritualité

« Devenir la bête noire des hommes libres et des pauvres avec un programme

comme celui de l’Évangile, il y a de quoi rigoler. »[1]

 

En 1973, au Chili, le général Augusto Pinochet a renversé le gouvernement démocratiquement élu de Salvador Allende. La dictature militaire qui a suivie a fait des dizaines de milliers de victimes qui ont été torturées et assassinées par le régime qui voulait mettre fin aux réformes entreprises par le gouvernement socialiste d'Allende qui s'était fixé comme objectif d’améliorer les conditions de vie des pauvres.[2] La même année, alors que j’étais étudiant à L’Université d’Ottawa, à la suite d’une expérience religieuse, j’ai commencé à fréquenter une église évangélique baptiste. J’y ai vécu une période d’euphorie mystique pendant laquelle j’étais certain d’avoir trouvé la Vérité.

 

En 1975,  je suis allé en Louisiane pour y enseigner le français pendant une dizaine de mois. J’ai trouvé l’adresse d’une église baptiste et j’y suis allé pour le service dominical. C’était un édifice en briques rouges avec d’immenses colonnes blanches. Tout était sobre et bien rangé. Les hommes portaient des complets et des cravates; les femmes étaient discrètes et ne prenaient pas souvent la parole. On chantait quand il fallait chanter; on écoutait quand il fallait écouter. Je me suis dit que l’Église baptiste du sud des États-Unis, c’était un peu comme l’Église catholique du Québec de mon enfance. L’église baptiste noire n’était pas très loin. C’était une bâtisse très simple en bois qui résonnaient de chants gospel. Ça avait l’air beaucoup plus le fun que dans l’église blanche. Les baptistes blancs m’ont expliqué que pour des raisons culturelles, il valait mieux que les deux communautés soient séparées. Je me suis dit que si c’était impossible de vivre en harmonie sur cette terre comment pouvait-on espérer passer l’éternité dans l’amour et l’harmonie promise par Dieu. Je ne suis jamais retourné dans cette église.

 

En 1977,  j’étais à Baie-Comeau. Il n’y avait pas d’église baptiste mais il y avait une église pentecôtiste. J’y suis allé pour voir de quoi ça avait l’air. Il y avait des chants et des louanges. C’était très émotif. J’y suis retourné quelques fois. Un jour, le pasteur nous a fièrement informés qu’une grande partie des militaires de l’armée chilienne étaient des chrétiens évangéliques. Quel choc ! « Un coup de couteau dans la patate ! », comme dirait Richard Desjardins.

 

Quelques années plus tard, il y a eu les contras, qu’on appelait freedom fighters, les combattants de la liberté, ces enfants chéris du président Reagan, financés par les manigances d’Oliver North avec les profits de la vente d’armes à l’Iran. Ces combattants qui voulaient renverser le régime sandiniste au Nicaragua comptaient dans leurs rangs de nombreux chrétiens évangéliques. Une des tactiques qu’ils utilisaient pour terroriser les habitants des villages étaient de castrer les pères de familles et de trancher les seins des mères sous les yeux de leurs enfants.

 

Le film The Mission, réalisé en 1986, illustre bien le conflit qui a toujours existé et qui existe encore en Amérique latine entre d’un côté des dirigeants politiques sanguinaires et corrompus soutenus par les autorités religieuses et de l’autre les pauvres très souvent appuyés par des membres du bas clergé. On se rappelle la théologie de la libération, créé par un prêtre dominicain du nom de Gustavo Gutiérrez en 1968. Ce mouvement a été combattu férocement par les dictatures d’extrême droite soutenues par le gouvernement américain parce qu’il remettait en question l’ordre établi qui faisait en sorte que 2% de la population possédaient 98% des richesses.

 

Il va sans dire que ces réalités ont beaucoup changé ma façon de voir les choses, en particulier en ce qui a trait à la religion. J’ai commencé un cheminement spirituel plus solitaire, me méfiant de toutes les doctrines et révélations de ceux qui prétendent être les uniques détenteurs de la vérité. Je ne nie pas l'expérience spirituelle que j’ai écue en 1973, mais je me dis qu’elle n’était pas nécessairement liée à un quelconque environnement religieux. Je pense au poème Sensations de Rimbaud dans lequel il parle de « cet amour infini qui me montera dans l’âme. »  Ça décrit assez bien ce que j’ai vécu. Leonard Cohen a dit ceci par rapport à son expérience spirituelle : "Occasionally, I have felt the grace of another presence in my life, but I can't build any kind of spiritual structure on that." C'est un peu la même chose pour moi maintenant.

 

Je crois qu’il ne faut rien accepter ni refuser en bloc. Il faut considérer les choses raisin par raisin plutôt que par grappes. Si l’on vous dit que parce que vous croyez à ceci vous devez obligatoirement croire à cela, n’en croyez rien. Il y a des choses admirables dans les religions et les philosophies, mais il faut faire la part des choses et considérer le contexte dans lequel ces choses ont été écrites. S’il y a quelque chose qui cloche dans ce que vous lisez ou entendez, prenez du recul et réfléchissez. Il y a plusieurs années un vieux bonhomme qui avait l’âge que j’ai maintenant m’a dit à peu près ceci : « La spiritualité, c’est pas compliqué. Il suffit de choisir ce qui est bon pour son esprit et de laisser le reste de côté. » Il y en a qui vous diront que leur religion n’est pas un buffet et qu’on ne peut pas choisir uniquement ce qui nous plaît, que les textes qui sont à la base de leurs croyances sont inspirés par Dieu et qu’on ne peut rien y changer. La vérité est que tous ces beaux livres ont été écrits par des hommes, jamais des femmes, et que même s’ils contiennent beaucoup de sagesse, il s’y mêle aussi beaucoup de folie.

 

Aujourd’hui, pour moi, la spiritualité est quelque chose qui se vit dans des petits gestes d'ouverture et de compassion, dans des paroles d'encouragement et de réconfort pour que la vie devienne un peu moins difficile pour nous-mêmes et pour les autres. Je pense à la démarche de réconciliation de mon ami André que j’ai déjà décrite dans un de mes articles. Je pense aussi à France qui a adopté un vieux chat de 14 ans dont probablement personne ne voulait pour lui apporter un peu de chaleur et d’amour pendant le temps qu'il lui reste à vivre. Il y a aussi ma voisine qui envoie son mari m’apporter des petits plats parce qu’elle sait que Maria est au Vietnam et que je suis seul à la maison pour un mois.

 

Pour faire le lien entre la foi et la religion, je terminerai par une citation de Simone Weil[3], à ne pas confondre avec Simone Veil[4], qui a écrit ceci dans son livre La Pesanteur et la grâce publié en 1947 : « La religion en tant que source de consolation est un obstacle à la véritable foi. »

 



[1] Cette citation est tirée d'un pamphlet intitulé Les grands cimetières sous la lune de l'écrivain français Georges Bernanos paru en 1938, dans lequel celui-ci dénonce les répressions du régime de Franco pendant la Guerre d'Espagne.

[2] Vous vous souvenez peut-être de Carmen Gloria Quintana, cette jeune étudiante chilienne qui, en 1986, alors qu’elle était âgée de 18 ans, a été aspergée d’essence et brûlée vive par des militaires chiliens qui l’ont laissée pour morte dans un terrain vague près de Santiago, et qui vit maintenant à Montréal.

[3] Simone Weil est une philosophe française, activiste politique impliquée dans les mouvements ouvriers dans les années 1930.

[4] Simone Veil a été ministre dans le cabinet de Valérie Giscard d’Estaing et présidente du Parlement européen.



20/11/2016
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