Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

Ma première journée de travail

C’était en août 1975. Quarante ans plus tard, en août 2015, j’ai pris ma retraite. J’ai travaillé comme professeur de français langue seconde pendant toute ma carrière.

 

J'avais 24 ans. Ce jour-là, j’étais chez mes parents à Bryson.[1] J’étais allongé sur une chaise longue à me faire chauffer la bedaine au soleil. Le téléphone a sonné. Ma mère a répondu. C’était pour moi. On m’offrait un emploi comme professeur de français pour des réfugiés vietnamiens. J’avais posé ma candidature quelques semaines plus tôt mais sans grande conviction. J’ai accepté l’emploi qu’on m’a offert sans hésiter. Je devais commencer quelques jours plus tard. Après avoir raccroché, je me suis demandé comment j’allais faire.

 

J’avais connu des moments difficiles au cours de ma dernière année d’université : des crises de panique qui m’obligeaient à quitter la salle de classe avant la fin du cours. J’avais des sueurs froides; j’avais l’impression que j’allais m’évanouir ou que j’étais en train de faire une crise cardiaque. Je n’ai pas pu finir le programme auquel je m’étais inscrit. Il a fallu que je me contente d’un diplôme moins prestigieux même en sachant que j’avais le potentiel d’aller un peu plus loin. Un médecin m’a prescrit des valium. J’ai fini tant bien que mal l’année scolaire, mais je me sentais dépourvu et à la merci de ces crises de panique qui pouvaient arriver n’importe où et n’importe quand.

 

À la suite de ce que je considérais comme une expérience religieuse que j’avais vécue quelques années plus tôt, je croyais fermement qu’il y avait un Dieu qui me voulait du bien et qui était prêt à m’aider. J’avais une foi d’enfant un peu naïve. Je me souviens de m’être dit : « Même s’il n’y a aucune raison logique pour que ça aille bien, j’ai confiance que ça va bien se passer. » Je me suis répété cette phase, comme un mantra, pendant les jours qui ont précédé ma première journée de travail. Et je suis allé travailler. Ça n’a pas été facile mais j’ai tenu le coup.

 

J’ai su par la suite que, d’une part, mes problèmes étaient héréditaires et que, d’autre part, ils étaient aussi liés à l’hypoglycémie. Quand j’étais à l’université, je ne mangeais pas très bien : repas irréguliers et beaucoup trop de biscuits avec de la confiture au milieu. Les quelques mois que j’avais passés chez mes parents avec une meilleure alimentation et un régime de vie plus sain m’avaient sans doute aidé à retrouver une meilleure santé et avaient eu un effet bénéfique sur mes crises de panique.

 

La foi que j’avais à cette époque m’a permis d’affronter une difficulté que je jugeais, à tort ou à raison, insurmontable. Peu m’importe maintenant si les fondements de mon espérance étaient réels ou imaginaires, je sais que le résultat a été positif. J’étais à un point tournant, et il fallait que je relève ce défi avec succès, sinon je sais que ma vie aurait pris une tournure complètement différente. Je me serais cru handicapé et incapable de travailler dans la carrière que j’avais choisie. Plusieurs qualifieront un peu dédaigneusement cette foi du charbonnier de béquille, mais pour moi, l’important, c’est que ça a marché.

 

Mes symptômes n’ont jamais complètement disparus, mais j’ai appris, sinon à les contrôler, du moins à tenter de les prévenir avec du repos, du yoga et une meilleure alimentation. Je réussis à ne pas trop paniquer quand je sens venir une crise parce que je sais que ça ne peut qu’empirer les choses. J’ai quelquefois senti le plancher bouger sous mes pieds quand j’étais en train d’écrire au tableau. J’ai souvent cru que j’allais m’évanouir au milieu d’une conversation avec des étudiants. J’ai eu des sueurs froides et des palpitations quand j’étais en train d’enseigner. Je savais que ma dernière classe, celle entre quatre et cinq heures en fin d’après-midi, serait difficile. C’est à ce moment-là que j’avais le plus de symptômes.

 

On ne guérit vraiment jamais de ce genre de condition. On apprend à vivre avec. J’ai un neveu qui a les mêmes problèmes. Ça a commencé quand il était à l’école secondaire. Il doit maintenant planifier sa vie et ses activités en tenant compte de ses limites. J’ai connu pendant ma vie et ma carrière des personnes qui avaient ou qui avaient déjà eu des crises de panique. Je savais qu’elles pouvaient comprendre ce que je vivais. Ces personnes m’ont beaucoup aidé, et je sais que je les ai beaucoup aidées, simplement en partageant nos expériences, et quelquefois même en en riant. Maintenant que je suis retraité, je n’ai plus rien à prouver ni rien à perdre. Ma carrière est derrière moi.

 

Plus de quarante ans plus tard, quand je repense à cette première journée de travail, je me dis que j’ai eu de la chance d’avoir eu ce support quand j’en avais besoin, cette foi qui m’a aidé à faire ce que je ne me croyais pas capable de faire tout seul. Et je ne peux m’empêcher de penser, avec un brin d'espoir et de nostalgie, qu'il y avait peut-être quelqu’un ou quelque chose qui veillait sur moi.



[1] Bryson est une petite municipalité du comté Pontiac, dans l’ouest du Québec. C’est là que nous habitions à l’époque.



03/01/2018
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