Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

Les compétences perdues et non retrouvées

Il y a quelques semaines, Maria et moi, ainsi qu’une quinzaine d’autres personnes, avons été invités à une soirée pour célébrer le cinquantième anniversaire de mariage d’un couple d’amis. C’est le genre de soirées au cours desquelles je ne me sens jamais tout à fait à l’aise parce qu’on passe trop rapidement d’un sujet à l’autre dans les trois ou quatre conversations qui se déroulent en même temps. Quand je trouve finalement quelque chose d’intéressant à dire, on ne parle déjà plus de la même chose.

 

Je me suis retrouvé un peu à l’écart avec un ingénieur et nous avons commencé à parler de vélos. C’est un sujet qui m’intéressait beaucoup il y a une trentaine d’années parce qu’à cette époque, je faisais beaucoup de vélo et je lisais régulièrement des magazines, et même des livres, sur tout ce qui avait trait au cyclisme. Le gars, un grand amateur de vélo, m’a raconté qu’il avait dû remplacer trois fois un cadre qu’il avait acheté il y avait moins d’un an parce que des fissures étaient apparues après seulement quelques semaines d’utilisation. C’était un cadre anglais fabriqué par Reynolds, une compagnie qui avait une très bonne réputation.

 

Le gars, qui s’appelait Keith, m’a décrit en détails le procédé de fabrication des cadres de vélo. Ça m’a fait penser à mon beau-frère Daniel, qui était ingénieur et qui me décrivait lui aussi en détails des choses que je n’arrivais pas toujours à bien comprendre. Keith m’a expliqué que pour fabriquer des cadres pour les vélos, on utilise de la résine qui est injectée et mélangée, sous pression et très lentement, et en maintenant toujours une température idéale, aux alliages de métaux utilisés pour fabriquer des cadres les plus légers et les plus résistants possible. Je me souvenais que les cadres français Altus et italiens Columbus, avec ceux fabriqués en Angleterre par Reynolds, étaient considérés comme étant les meilleurs au monde. Même les fabricants de vélos japonais, qui fabriquaient des composantes de très bonne qualité comme Shimano, utilisaient des cadres européens. J’ai demandé à Keith si les fabricants de cadres européens existaient encore. Il m’a répondu que oui, mais qu’ils avaient beaucoup de difficulté à rivaliser avec les Chinois qui arrivent à fabriquer des cadres d’aussi bonne qualités pour moins de la moitié du prix. Il a ajouté que tôt ou tard les fabricants de cadres européens allaient disparaitre, et il a conclu en disant que dans nos pays occidentaux qu’on dit industrialisés nous allions finir par ne plus être capable de rien fabriquer. 

 

Une fois revenu à la maison, après la soirée qui ne s’est heureusement pas prolongée trop longtemps parce qu’il a commencé à tomber de la pluie verglaçante et que tout le monde est parti tôt, je me suis mis à penser à ce que m’avait dit Keith. C’est une chose que j’avais comme vous tous déjà entendue mais à laquelle je ne m’étais jamais vraiment arrêté. Je me suis dit que si toutes les usines qui fabriquent des ampoules électriques et des panneaux solaires, et si toutes les manufactures qui fabriquent des manteaux d’hiver et des fermetures Éclair viennent à fermer leurs portes à cause de la compétition chinoise et asiatique, les expertises que nous avons développées ici pour fabriquer ces choses vont finir par disparaitre complètement et pour toujours elles aussi.

 

Quand j’étais enfant, mon père travaillait dans la fabrication du papier et il y avait des papeteries un peu partout au Québec. La plupart de ces papeteries sont maintenant fermées et la Chine a devancé les États-Unis pour devenir le plus grand exportateur de papier au monde. Ce sont des compétences et des savoir-faire qui ont disparus et qui ne reviendront jamais parce que, dans le contexte actuel, il est devenu inutile et trop onéreux de former de la main d’œuvre dans des secteurs où nous ne sommes plus assez compétitifs pour faire face à la concurrence. Pour plusieurs personnes comme mon père qui n’ont développé que les compétences requises pour exercer un travail bien précis, c’était paniquant de voir qu’il n’y avait plus aucune demande pour la seule chose qu’ils avaient appris à faire dans toute leur vie professionnelle. Heureusement pour mon père, c’est arrivé après qu’il a eu fini de travailler. Mon père n’a pas vraiment pris sa retraite ; il a fait un AVC.

 

Il faut dire qu’il y a aussi des gars comme mon beau-frère Léo qui ont développé au cours de leur vie toutes sortes de compétences qui leur permettraient de survivre à peu près n’importe où dans le monde. En plus de pouvoir conduire une semi-remorque, Léo peut démonter et remonter un moteur, changer les freins et la transmission d’une voiture ou d’un camion. Il peut aussi construire une maison et faire des travaux d’électricité et de plomberie sans jamais avoir étudié la menuiserie, l’électricité et la plomberie. Ces compétences ne sont pas perdues parce qu’il les a transmises à mon neveu qui m’a dit un jour que tout ce qu’il avait appris, il l’avait appris de son père.

 

Et il n’y a pas que la concurrence venue de l’extérieur avec les plus faibles coûts de production et les normes de travail moins contraignantes pour les employeurs qui a contribué à la disparition de nombreux emplois dans les secteurs industriel et manufacturier ; il y a aussi la technologie et les robots qui ont remplacé de nombreux travailleurs et travailleuses. C’est, je crois, le désarroi et le sentiment d’impuissance face à cette situation qui explique le succès remporté par Trump dans des régions des États-Unis dévastées par la perte de nombreux emplois dans les secteurs industriel et manufacturier, et des ressources naturelles comme le charbon. Pour se faire élire, Trump a fait miroiter de faux espoirs et a fait des promesses qu’il savait qu’il ne pourrait pas tenir à des gens désespérés qui se sentaient trahis et laissés pour compte dans un monde qui n’avait plus besoin d’eux.

 

J’ai poussé ma réflexion un peu plus loin et je me suis demandé s’il y avait dans le domaine des activités intellectuelles des compétences qui s’étaient perdues de la même façon que celles qui avaient disparues dans les secteurs industriel et manufacturié.

 

Nous avons maintenant des outils qui nous permettent d’acquérir rapidement des connaissances dans tous les domaines, nous avons des programmes qui nous proposent des modèles de documents écrits adaptés à toutes sortes de circonstances et de besoins, d’autres qui corrigent nos fautes d’orthographe et de grammaire, et d’autres encore qui peuvent même traduire dans une autre langue tout ce qu’on dit ou écrit. Nous avons un accès immédiat à presque la totalité de ce qui a été produit d’important en science, en littérature et en musique depuis plusieurs siècles. Nous avons aussi accès en temps réel à des nouvelles, des éditoriaux et des analyses sur tout ce qui se passe dans l'actualité partout dans le monde.

 

Ce que nous avons perdu, à mon avis, c’est l’esprit critique et de synthèse qui nous permettrait de pouvoir naviguer dans tout ça et de faire la part des choses dans tout ce que nous lisons et entendons. Pour plusieurs, c’est une certaine rigueur intellectuelle qui permet de poursuivre un raisonnement de façon logique du début jusqu’à la fin qu’ils n’ont pas pu développer parce que leur faculté d’attention a diminué à force de passer trop de temps en ligne à survoler des questions au lieu de les approfondir.

 

Je crois que j’en ai déjà parlé dans un autre article, mais comme le disait quelqu’un que j’admire beaucoup, c’est mieux de se répéter que de se contredire. C’est quelque chose que j’ai vu il y a une dizaine d’années sur le réseau de télévision PBS américain. C’était une entrevue dans laquelle un journaliste interviewait pendant une heure le ministre de l’Éducation de l’Inde. À un moment donné pendant l’entrevue, le journaliste a posé au ministre la question suivante : « Vous avez en Inde, en particulier à Bengalore, des universités et des institutions d’enseignement qui sont à la fine pointe de la haute technologie et qui ont très peu à envier à ce que nous avons ici aux États-Unis. Comment se fait-il alors que vous n’arrivez pas à innover autant que nous et à créer de nouvelles technologies ? » La réponse que lui a faite le ministre m’a un peu surpris. Il a répondu à peu près ceci : « Vous avez gardé dans vos grandes universités une tradition d’enseignement des arts libéraux que nous n’avons pas en Inde. Vos étudiants apprennent à avoir un esprit critique et à faire des liens entre les différentes choses qu’on leur enseigne. C’est, à mon avis, ce qui fait toute la différence. »

 

Je crois que c’est malheureusement cette compétence qui est en train de se perdre dans nos sociétés où de plus en plus les contenus des programmes d’éducation sont trop souvent alignés sur les besoins de l’industrie et de la production. En tant que société, au niveau collectif, si nous voulons rester ingénieux et créatifs, il est important de préserver et de transmettre ces compétences. 

 

À un niveau plus personnel, il est devenu d’autant plus important d’apprendre aux jeunes à développer ces compétences fondamentales et ces facultés dans un monde où nous sommes submergés de données et d’informations que nous n’avons pas les moyens et le temps de filtrer et de traiter adéquatement. Si nous voulons être en mesure de trouver un sens personnel à toutes les connaissances que nous acquérons et qui souvent se contredisent, et si nous ne voulons pas faire naufrage dans un océan où nous n’arriverons bientôt plus à naviguer, nous devons prendre le temps de nous arrêter pour penser à l’impact que tout cela a sur notre façon d’être, de vivre et de penser, et nous donner les moyens de s'y retrouver et de faire la part des choses.

 

À la lumière de tout ce que j’ai vécu, lu et entendu au cours de ma vie, comment en suis-je arrivé à penser comme je pense et à avoir les valeurs que j’ai ? Quels liens ai-je fait entre les différentes choses que j’ai vécues pour en arriver aux conclusions auxquelles j’en suis arrivé ? Répondre à ces questions est un peu l’objectif qui a fini par s’imposer à moi en écrivant les articles de ce blogue. Je ne suis ni un poète ni un écrivain ni un philosophe. Ce n’est pas mon métier d’écrire et de penser. J’écris avant tout pour développer et maintenir une compétence que je juge importante, celle de pouvoir trouver un sens à ce qui nous arrive et faire la part des choses dans tout ce que nous voyons et entendons.

 

Peut-être que cela n’a au fond aucun intérêt et que j’attache trop d’importance à des choses qui n’en ont pas vraiment parce que, de toute façon, dans quelques années je ne serai plus de ce monde. Mais je me dis que si ça me rend heureux et si ça ne fait de mal à personne, pourquoi pas ?



05/01/2020
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