Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

Le cours de géographie et le grand Tremblay

Ça s'est passé en 1965 ou 1966 au Collège classique de Jonquière, quelques années avant qu'il devienne un cégep. Je ne me souviens pas si j'étais en deuxième année du cours classique (syntaxe) ou en troisième (méthode). Toujours est-il que c'est arrivé pendant un cours de géographie. J'écoutais d'une oreille distraite ce que racontait le professeur tout en parlant à voix basse avec le gars assis à côté de moi. Le prof se tourne alors vers moi, me tend la craie, et me demande si je veux donner le cours à sa place. Et moi, je ne sais pas encore pourquoi j'ai fait ça parce que ça va complètement à l'encontre de ma personnalité plutôt timide et effacée, je me lève, prend la craie, dit au prof que je suis prêt à relever le défi, et me dirige vers le tableau pour prendre sa place.

 

Pendant près d'une heure, en utilisant la carte de l'Europe affichée sur le tableau noir, devant mon prof ébahi et les autres élèves abrutis, je donne non seulement un cours de géographie mais également d'histoire. Je parle de Garibaldi et de l'unification de l'Italie, de Mussolini et de la montée du fascisme, de l'Empire austro-hongrois, de l'Alsace-Lorraine, de Bismark et de la prise du pouvoir en Allemagne par Hitler. Je montre où se situaient les frontières avant et après les deux guerres mondiales. Je parle aussi de la social-démocratie dans les pays scandinaves, de la domination de l'Union Soviétique sur les pays de l'Europe de l'Est et du pont aérien mis en place par les Américains pour ravitailler Berlin et l'empêcher de tomber sous le joug communiste. J'avais appris tout ça dans les magazines et les livres condensés du Reader's Digest que ma tante me donnait après les avoir lus.

 

Si cet incident s'était passé dans un collège canadien anglais, américain, français ou britannique, j'aurais probablement été célébré comme un héros. À Jonquière, le seul commentaire que j'ai eu sur ma performance m'est venu du grand Tremblay. Le grand Tremblay était un épais dans le plus mince, fier de son ignorance et de son profond désir de ne rien apprendre. Après le cours, dans la cour de récréation, il m'a dit devant tout le monde que j'étais une tapette parce que je m'intéressais à ces choses-là. Tout le monde a ri parce que c'était le grand Tremblay qui l'avait dit et qu'ils avaient tous peur de lui. Ils ont ri aussi parce que je crois qu'ils partageaient un peu ses valeurs et ses idées. Le grand Tremblay me traitait aussi de tapettes quand j'utilisais les mots nouveaux que j'apprenais dans les livres ou à la radio et à la télévision. Il disait que je voulais parler comme les Français de France. Si j'avais pu péter la gueule du grand Tremblay (J'en ai souvent rêvé et j'en rêve encore), là, je serais devenu un héros et on m'aurait respecté. Le problème, c'est que le grand Tremblay faisait au moins une tête de plus que moi.

 

Ce matin, plus de cinquante ans plus tard, mon ami André m'a enyoyé un article de Jonathan Trudeau publié dans Le Journal de Montréal qui parle du rapport d'une étude comparative entre le taux de scolarisation des jeunes francophones et anglophones du niveau secondaire au Québec. Voici le sommaire des résultats de cette étude : « Seulement 50 % des garçons francophones terminent leur secondaire en cinq ans, contre 70 % chez les anglophones. Chez les filles, la différence est également marquée, soit 66 % contre 80 %, à l'avantage des anglophones. »   

 

Quand je vois ça, je me dis que la mentalité du grand Tremblay et des autres qui pensaient comme lui n'est pas étrangère à cette situation. Même si le Québec a beaucoup évolué dans plusieurs domaines depuis les années 1960, il n'en reste pas moins que le grand Tremblay et moi, on est de la même génération, et que cinquante ans dans l'histoire d'un peuple, ce n'est pas tellement long. Et je me demande ce que le grand Tremblay a bien pu inculquer comme valeurs concernant l'importance de l'éducation à ses enfants s'il a eu des enfants ? Et les petits-enfants du grand Tremblay, quelles valeurs est-ce qu'on leur a transmises ?

 

Un jour, un touriste de passage en Angleterre, admirant la pelouse d'un parc, a demandé à un Anglais ce que ça prenait pour avoir un aussi beau gazon. Ce dernier lui a répondu que ça prenait quatre cents ans. Je crois que c'est la même chose pour l'éducation et le désir d'apprendre. C'est quelque chose qui se transmet de génération en génération et qui finit par faire partie de la culture. Attention ! Je ne suis pas en train de vous dire que tous les Anglais sont des intellectuels raffinés et cultivés. Il y a en Angleterre des hooligans et des têtes brûlées qui ne valent pas mieux que le grand Tremblay.

 

L'importance de l'éducation et de la transmission du savoir est une valeur que les Juifs se transmettent de génération en génération depuis plus de mille ans. Le résultat c'est qu'avec 0,2 % de la population mondiale, les Juifs ont obtenu 194 prix Nobel sur un total de 871. Dans certains domaines, c'est 22 % des prix Nobel qui leur ont été attribués. Comment expliquer ceci ? Est-ce que c'est quelque chose de génétique ? Est-ce que les Juifs seraient plus intelligents que les autres ? Pas du tout ! Voici comment ça s'est passé. À une certaine époque, au Moyen-Âge et un peu après, les rois et les nobles d'Angleterre, de France, d'Espagne et des États qui constituent aujourd'hui l'Italie et l'Allemage empruntaient de l'argent des Juifs pour se faire la guerre. Quand venait le temps de rembourser, ils chassaient les Juifs de leurs royaumes et confisquaient leurs biens. Les Juifs se sont alors dit que la seule richesse qu'ils pouvaient conserver et apporter avec eux, c'était leur savoir. Ils ont donc tout misé sur l'éducation.

 

Au Québec, quand les jeunes ont pour modèles des soi-disant humoristes ou des animateurs de radio-poubelles qui fonctionnent avec une centaine de mots (dont une grande partie sont des mots anglais), une dizaine d'onomatopées et une litanie de sacres, ils se disent qu'ils n'ont besoin de rien d'autre pour réussir. Et si en plus ils ont un grand-père comme le grand Tremblay qui a transmis les mêmes valeurs à leurs père, qui à leur tour les leur ont transmises, ça n'arrange pas les choses. Ils lâchent l'école avant d'avoir complété leur secondaire, et ça donne les résultats qu'on a par rapport aux anglophones pour ce qui est du niveau de scolarité.

 

Quand j'ai donné mon cours de géographie et d'histoire, je n'étais pas plus fin que les autres. Je considère qu'au point de vue intelligence, je me situe plutôt dans la moyenne. J'avais juste le goût d'en savoir un peu plus sur le monde, ses habitants et son histoire. J'avais aussi une tante qui m'avait donné les outils dont j'avais besoin pour apprendre. Aujourd'hui, tous les outils sont là au bout de nos doigts. Il suffit de taper sur l'écran ou de cliquer en utilisant la souris. Il faut simplement choisir de taper ou de cliquer aux bons endroits.

 

 

 

 

 



09/05/2018
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