Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

La croisière linguistique

Je viens de revenir d’une croisière en Méditerranée. Je ne vous parlerai ni des paysages que j’ai vus ni de ce que j’ai mangé et de ce que j’ai fait au cours de mon voyage, mais des langues que j’ai entendues. Pour moi qui vis dans une région bilingue, surtout en anglais avec mon épouse et une partie de nos amis, et en français avec ma famille et l’autre partie de nos amis, il est intéressant d’observer comment les gens un peu partout dans le monde utilisent les langues pour communiquer. C'est un sujet qui m'intéresse d’autant plus que j’ai été professeur de français langue seconde pendant quarante ans. Le cadre de mon observation est bien sûr très limité. Il s’agit, d’une part, des langues utilisées à bord du bateau et, d’autre part, de celles utilisées dans des secteurs de villes très fréquentés par les touristes.

 

Comme Maria l’a judicieusement observé, s’ils n'avaient pas l’anglais comme langue commune, ce serait impossible pour les quelques milliers de passagers et membres d’équipage de se comprendre et de fonctionner. Ce serait une véritable Tour de Babel flottante. Nous étions à bord du Royal Princess, un navire britannique enregistré aux Bahamas. Plusieurs passagers étaient anglophones (britanniques, américains, australiens, néo-zélandais, canadiens anglais), mais il y avait aussi de nombreux Chinois, des Italiens, des Japonais, des Polonais, des allemands et même des Québécois. Toutes les communications orales et écrites étaient exclusivement en anglais. Les membres d’équipage venaient de plusieurs pays et nous avons pu entendre des accents très différents. Il fallait que je me concentre pour bien comprendre l’accent britannique utilisé dans les communications orales, et même quelquefois les mots utilisés. Par exemple, quand nous sommes arrivés à l’aéroport, le préposé à l’accueil qui nous a conduits à notre autobus, nous a suggéré de mettre nos bagages à main « in the boot of the bus ». Même si la plupart des passagers et des membres d’équipage qui n’avaient pas l’anglais comme langue maternelle n’auraient sans doute pas pu participer à une discussion en anglais sur la politique ou les grands enjeux de société, tout le monde arrivait à communiquer et à se comprendre.

 

Il n’y avait pas que les communications qui étaient uniquement en anglais. Toutes les chansons, à l’exception de La Bamba de Ritchie Valence, étaient en anglais. C’était la première fois que je me retrouvais dans un environnement aussi exclusivement anglophone. Maria et moi sommes habitués d’écouter des chansons en espagnol et dans plusieurs autres langues. Entre nous, nous parlons surtout anglais, mais aussi français, et quelquefois espagnol pour pratiquer ce qu’on a appris. Je me suis dit que je n’aimerais pas vivre toute ma vie dans un milieu où il n’y a qu’une seule langue. C’est comme vivre dans une grande maison avec une seule fenêtre.

 

Dans les ports où nous avons fait escale, dans les restaurants et les boutiques, la communication se faisait en anglais avec des gens qui n’avaient pas l’anglais comme langue maternelle. On pouvait commander, acheter, payer et retourner à bord du bateau, mais la communication était assez limitée. En général, comme me l’a fait remarquer Maria, les jeunes parlent mieux anglais que les plus vieux. Au Monténégro, la jeune fille qui nous a loué nos kayaks pouvait très bien communiquer en utilisant l’anglais qu’elle avait appris à l’école. En revanche, notre chauffeur de taxi à Naples qui avait plu de soixante-dix ans, pouvait lui aussi bien communiquer en anglais, mais il nous a dit qu’il ne l’avait pas appris à l’école mais avec ses clients.

 

Quand nous sommes arrivés en France, en Corse et à Toulon, c’était différent. Il y avait quelque chose de rassurant et de réconfortant de voir flotter le drapeau français sur les édifices et les mâts des bateaux, de pouvoir comprendre les conversations des gens assis autour de nous dans les cafés, de pouvoir parler d’autre chose que de ce qu’on a envie de bouffer ou d’acheter. Pendant que Maria essayait des vêtements dans une boutique de Toulon, j’ai discuté avec la jeune vendeuse d’origine maghrébine de l’attentat terroriste qui avait eu lieu à Barcelone quelques mois plus tôt. J’ai pensé à mon ami Nour, un Français qui vit maintenant au Canada, et je l’ai imaginé, avec son grand sourire et ses yeux rieurs, assis dans un café discutant et plaisantant avec ses copains en prenant un pot et en regardant passer les meufs. Pour moi qui ai passé ma jeunesse à écouter les chansons de Moustaki, Brel, Ferrat, Brassens et Ferré, moi qui ai appris par cœur des poèmes de Ronsard, Lamartine et Apollinaire quand j’étais au collège, moi qui ai étudié pendant quatre ans la littérature française à l’université, je me suis senti un peu chez moi en France.

 

C’est à Barcelone que la communication a été la plus difficile. Les gens, en plus d’avoir un peu plus de difficulté à parler anglais, étaient plus froids et distants que dans les autres endroits où nous sommes allés. Ils ne souriaient pas beaucoup. Il y avait en particulier un serveur de restaurant qui n’était pas du tout sympathique. J’ai essayé de lui parler un peu en espagnol. Il m’a répondu sèchement en catalan, et je suis retourné à l’anglais qu’il ne parlait et comprenait pas très bien. La seule exception est le préposé à l’accueil de notre hôtel le matin de notre départ qui était très gentil.

 

Il y a, à mon avis, deux raisons pour expliquer ceci. La première est la quantité énorme de touristes, qui ne cesse d’augmenter, qui visitent chaque année la ville de Barcelone. La ville est victime de sa beauté et de sa popularité. Je viens de finir de lire un article à ce sujet. Il y a des logements qui sont loués illégalement à des meutes de touristes, pas toujours les plus civilisés, qui envahissent les épiceries et les supermarchés où il devient de plus en plus difficile pour la population locale de faire ses achats. Les prix des denrées et du logement augmentent en fonction de la demande. La deuxième raison est la situation politique. En réprimant aussi durement le mouvement indépendantiste, notamment en emprisonnant ses principaux leaders, le gouvernement espagnol a suscité une animosité et un ressentiment des catalans vis-à-vis de tout ce qui est espagnol y compris la langue. Il doit y avoir aussi une nervosité et une tension de la population par rapport à ce que lui réserve l’avenir.

 

En observant le monde par le prisme étroit de la télévision et de ce qu’on vit ici, je me disais que dans quelques générations toutes les autres langues allaient finir par être remplacées par l’anglais. Je me suis rendu compte que ce n’est pas le cas. Même si on ne parle qu’anglais sur les bateaux de croisière et que les jeunes un peu partout dans le monde maitrisent mieux cette langue universelle que la génération de leurs parents, ça ne veut pas dire que les langues locales vont mourir. La jeune française d’origine maghrébine, vendeuse dans une boutique de Toulon dont je vous ai parlé plus haut, s’adressait à son père en arabe, répondait spontanément aux questions de ses clients en anglais, en espagnol et en italien, et cela sans perdre le fil de la conversation qu'elle avait avec moi en français.

 

Sauf peut-être un peu en Grèce, l'anglais ne s'est pas vraiment enraciné dans les cultures des pays de la Méditerranée comme il l'a fait dans d'autres pays (en Inde, au Pakistan, aux Philippines, en Jordanie, dans les pays scandinaves, aux Pays-Bas, à Singapour, en Malaisie). Il est utilisé de façon utilitaire parce que c’est pratique et même indispensable d’avoir une lingua franca pour communiquer, faire des affaires et se comprendre. La région en a vu défiler des conquérants qui ont pendant un certain temps imposé leur langue pour les échanges culturels et commerciaux : les Perses, les grecs, les Romains, les Arabes, les Ottomans. Tous ont laissé des traces de leur passage dans l'architecture, et même s'ils ont enrichi les langues des pays qu'ils ont occupés, ils ne les ont heureusement pas fait disparaître.

 

Peut-être est-ce un signe des temps mais l’affichage à l’aéroport de Paris est en français, en anglais…et en chinois.

 



26/10/2017
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