Les rêveries du retraité solitaire

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L'or blanc de Tân

Tân est ce qu’on appelle un Viet Kieu. Viet Kieu est le terme utilisé pour désigner les Vietnamiens vivant à l’étranger. Tân est arrivé aux États-Unis au milieu des années 1980 comme réfugié. Il s’est établi à Quincy en banlieue de Boston. Après avoir passé quelques années à installer des comptoirs de cuisine pour un entrepreneur d’origine vietnamienne, il décide que le temps est venu pour lui de retourner au Vietnam pour revoir sa famille et ses amis. Il veut aussi leur montrer qu’il a réussi et que sa vie en Amérique est bien meilleure que s’il était resté au Vietnam.

 

Avant de partir, il va voir le vieux Hiêp, un autre Viet Kieu, prêteur sur gage, qui a ouvert une petite boutique près d’un Dunkin Donut à Quincy. Il veut s’acheter un bijou qui va impressionner sa famille et ses amis et leur montrer qu’il a réussi, mais il ne veut pas payer trop cher. M. Hiêp lui suggère un bracelet en or blanc parce que c'était, lui a-t-il dit, devenu beaucoup populaire que l’or jaune. Tân est convaincu. Il achète le bracelet, et demande au vieux Hiêp d’y graver son nom et la date de son arrivée en Amérique. Une semaine plus tard, il part pour le Vietnam avec son bracelet en or blanc au poignet.

 

Arrivé au Vietnam, Tân invite les membres de sa famille et quelques amis au restaurant. Il trône fièrement au bout de la longue table autour de laquelle tout le monde mange et boit à ses frais. Il est en train de décrire comment il utilise ses cannes à pêche en roulant du poignet[1] pour faire scintiller son bracelet quand un de ses oncles qui a déjà quelques bières derrière la cravate l’interrompt :

 

« Tân, tu ne nous avais pas dit que tu étais malade ? »

 

« Je ne suis pas malade, mon oncle. Pourquoi dites-vous que je suis malade ? »

 

« Ton bracelet, c’est pour indiquer que tu as un problème de santé comme le diabète ou un problème avec ton cœur, n’est-ce pas ? » Les Américains avaient des bracelets comme ça quand ils étaient ici pendant la guerre. »

 

Tân tente de leur expliquer que c’est un bracelet en or blanc mais sa voix est enterrée par les rires des convives. De retour à Boston, Tân ne rentre pas directement chez lui. Il se rend à la boutique du vieux Hiêp après avoir fait un petit saut au Dunkin Donut pour s’acheter quelques beignes.

 

« M. Hiêp, je veux échanger le bracelet en or blanc que vous m’avez vendu pour un bracelet en vrai or, de l’or jaune. Au Vietnam, ils pensaient que mon bracelet en or blanc était un bracelet bon marché pour indiquer que j'avais un problème de diabète ou avec mon coeur. »

 

« Mais Tân, je ne peux pas t’échanger ton bracelet. J’ai déjà gravé ton nom dessus. Tu devrais le garder.  Je suis certain qu’il te servira un jour.»

 

« Comment ça, il me servira un jour ? »

 

« Si tu continues à manger des beignes comme tu le fais, tu deviendras un jour diabétique. À ce moment-là, tu n’auras qu’à revenir et je graverai l'information sur ton bracelet. »

 

J’ai demandé à Maria si elle savait si Tân avait encore son bracelet en or blanc. Elle m’a dit qu’elle ne le savait pas. Elle ne savait pas non plus s’il était devenu diabétique et s’il continuait à manger des beignes.

 

 



[1] Si on peut rouler des hanches, on peut aussi rouler du poignet ?



16/12/2017
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