Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

Greta et le bilinguisme des Scandinaves

Pour me permettre de mieux aborder le sujet dont je veux traiter dans ce texte, j’ai créé quatre personnages. J’ai imaginé quatre personnes retraitées qui vivent seules et qui se rencontrent tous les matins dans un café d’un centre commercial de Gatineau, où elles vivent maintenant, pour jaser et passer un peu de temps ensemble. Permettez-moi de vous les présenter :

 

Maurice : 75 ans, veuf, entrepreneur en construction à la retraite, originaire de Gatineau

Monique : 69 ans, divorcée, traductrice d’origine française à la retraite, née à Paris

Marc : 71 ans, divorcé, prof de français langue seconde à la retraite, originaire de Lévis

Marielle : 73 ans, célibataire, administratrice à la retraite, originaire de Shawinigan

 

Approchons-nous doucement de leur table pour écouter leur conversation.

 

 

Maurice : J’ai vu aux nouvelles hier soir que la jeune Suédouaise qui est venue brasser d’la marde icite avec ses histoires de changements climatiques avait donné une aut’ conférence aux Nations Unies. Comment qu’a s’appelle déjà ?

 

Monique : Greta. Elle s’appelle Greta Thunberg, et elle est pas venue ici, comme tu dis, pour brasser d'la merde. Elle est venue nous sensibiliser à un problème bien réel auquel nous devrions sérieusement faire face si nous n’voulons pas disparaître.

 

Marc : J’sais qu’vous avez des opinions complètement différentes là-dessus, pis qu’vous allez jamais vous entendre, mais moi, en tant que professeur de langue à la retraite, c’qui m’impressionne le plus dans ça, c’est d’voir qu’une jeune fille de quinze ans est capable de donner des conférences et répondre aux questions des journalistes dans une langue qui est pas sa langue maternelle. Ça, j’dois dire que ça m’impressionne beaucoup.

 

Marielle : Moi aussi, ça m’impressionne. Après avoir étudié l’anglais à la Fonction publique à temps plein pendant huit mois pis avoir travaillé une vingtaine d’années dans les deux langues, j’peux dire que j’suis même pas à moitié aussi bilingue qu’elle.

 

Maurice : Comment ça se fait ? C’est tu parce que les Suédois sont plus intelligents que nous autres ?

 

Monique : Je n’crois pas, Maurice. C’est parce que pour les Scandinaves (les Danois, les Suédois, les Norvégiens et les Finlandais), c’est très important de bien maîtriser l’anglais parce que leurs langues maternelles respectives ne sont parlées que par quelques millions de personnes. Alors, ils y mettent le paquet.

 

Maurice : C’est comme nous autres, not’ langue est parlée rien que par à peu près sept millions d’habitants.

 

Monique : Mais non, Maurice, nous parlons la même langue. Nous la parlons de façon un peu différente mais il reste que c’est la même langue, et elle est parlée par à peu près trois cent millions de personnes un peu partout à travers le monde.

 

Maurice : Ouais, mais comment que ça se fait, d’abord, si c’est la même langue, que quand on est allé à Paris en 1996, ma femme pis moé, le serveur d’un restaurant nous a demandé d’i parler en anglais parce qu’i comprenait pas c’qu’on i disait ?

 

Monique : C’est parce que comme partout ailleurs, Maurice, y a, à Paris, des gens qui se donnent pas la peine de faire un p’tit effort pour comprendre c’que les autres disent quand ils parlent pas exactement comme eux.

 

Marc : J’sais pas si vous vous souvenez, mais Jacques Parizeau avait dit pendant la campagne électorale du référendum en 1995 qu’i souhaitait que dans un Québec souverain tous les Québécois francophones deviennent aussi bilingues que les Scandinaves.

 

Marielle : Oui, j’me souviens d’ça, mais j’me dis que, souverains ou pas, si les Québécois francophones deviennent aussi bilingues que Greta à l’âge de quinze, i vont arrêter d’parler français. Ça va être plus facile de parler anglais, surtout qu’ici en Amérique du Nord, aussitôt qu’on met l’nez en dehors du Québec, i faut parler anglais.

 

Marc : J’sais pas, Marielle, t’as peut-êt’ raison, mais, moi,  j’serais curieux d’savoir jusqu’à quel point le fait d’être aussi bilingues a affecté la qualité de la langue maternelle des Scandinaves. J’me souviens qu’un de mes étudiants m’a déjà dit qu’i était allé passer une semaine chez des amis en Suède avec sa famille. I m’a dit que les jeunes Suédois parlaient anglais sans accent, mais que les plus vieux, ceux de notre âge, parlaient avec un accent suédois. Alors, forcément, j’me dis que quand une société atteint un tel niveau de bilinguisme, ça a forcément une influence sur sa langue maternelle.

 

Maurice : J’vous écoute parler, là, pis j’me demande si on va encore parler not’ langue dans cinquante ans. J’veux pas dire, moé, mais nos enfants pis nos p’tits enfants.

 

Marc : D’après moi, ça va dépendre de comment on va réussir à convaincre nos immigrants d’parler français. Si on était encore à l’époque d’la revanche des berceaux, not’ survie serait assurée. Mais, là, on fait pus beaucoup d’enfants pis on a besoin des immigrants pour faire tourner l’économie…C’est la démographie, pis on est pas les seuls dans la même situations. C’est pareil en Allemagne pis dans ben d’aut’ pays.

 

Marielle : J’ai une amie immigrante qui habite à Montréal qui m’a dit y a pas longtemps que, d’après elle, on pouvait vivre pis travailler à Montréal sans jamais être obligé de parler un mot d’français.

 

Monique : C’est vrai, mais moi qui ai vécu à Montréal pendant plusieurs années, j’peux vous dire qu’y a beaucoup d’immigrants francophones qui viennent s’installer à Montréal et qui apportent énormément d’énergie et de vitalité à la francophonie d’ici. D’après moi, ce sont eux qui vont aider les Québécois de souche, comme vous dites, à préserver leur langue.

 

Marc : Je l’ai toujours dit. Tout va se jouer à Montréal. Si Montréal devient majoritairement anglophone, le reste d'la province va peut-être encore parler français, mais i va avoir perdu son moteur économique et culturel. Ça serait comme en Louisiane quand la Nouvelle Orléans est devenue une ville anglophone : le français est devenu quelque chose d’un peu folklorique, une attraction culturelle, parlé seulement par des vieux dans les p’tits villages autour de Lafayette. Ça serait pas aussi pire qu'en Louisiane parce qu'i restairait des grandes villes come Québec, Trois-Rivières et Chicoutimi qui resteraient majoritairement francophones mais...

 

Monique : J’ai une question pour vous : Êtes-vous optimistes ou pessimistes quant à l’avenir du français au Québec ?

 

Marielle : Moi, j’suis optimiste. On nous a tellement dit souvent qu’on allait disparaître mais on est encore là.

 

Marc : Moi aussi, J’dirais que j’suis optimiste. J’pense qu’avec les immigrants francophones qui vont continuer d’arriver au Québec, not’ langue va changer un peu mais qu’à va continuer à survivre. Y a seulement les langues mortes qui changent pas.

 

Monique : Et toi, Maurice ? Qu’est-ce que tu penses ?

 

Maurice : Optimiste ! J’suis toujours optimiste. Même pour les chances des Canadiens d’gagner la Coupe Stanley.

 

Monique : Alors, nous sommes tous d’accord parce que moi aussi, je suis optimiste.



09/12/2019
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