Les rêveries du retraité solitaire

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Fiction et non-fiction

Les bibliothèques et les librairies, surtout anglophones, classent les livres en deux grandes catégories : les œuvres de fiction et de non-fiction. Dans la première catégorie on retrouve les romans, le théâtre et la poésie alors que les œuvres de non-fiction regroupent les biographies, les autobiographies et à peu près tout le reste. Est-ce que la non-fiction est plus près de la réalité que la fiction ? Si l’on se fie au sens des mots, on serait porté à le croire. Ce qui est fictif n’est pas réel et ce qui n’est pas fictif est par conséquent plus conforme à la réalité. Personnellement, je ne crois pas que les choses soient aussi simples. Dans cet article, je vais tenter d’analyser les rapports que les deux catégories entretiennent avec la réalité.

 

Je vais commencer par comparer deux livres écrits par des auteurs très différents à des époques très différentes mais qui ont malgré tout quelque chose en commun : La guerre des Gaules de Jules César et Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar. Je me souviens du début du livre de Jules César : « Gallia est omnis divisa en tres partes… » Quand j’étais à l’école secondaire, il y a de cela très longtemps, nous devions traduire des extraits de ce livre du latin au français. César y décrit de façon chronologique la conquête de la Gaule par les Romains. Même s’il contient des observations et des réflexions personnelles très intéressantes, ce qu’on trouve dans ce livre c’est surtout des descriptions d’actions et de situations. Le style est direct et assez simple. Il s’apparente au style utilisé en général par les journalistes de notre époque.

 

Mémoires d’Hadrien est une pseudo-biographie de l’empereur romain Hadrien écrite par une romancière française née en Belgique et vivant aux États-Unis. Pourquoi est-ce que ce livre a connu un tel succès lors de sa parution en 1951 ? Qu’est-ce que son auteure pouvait connaître de la vie et des pensées d’un homme, le plus puissant de son époque, qui a vécu il y a plusieurs siècles dans un monde complètement différent du sien? Tout comme Jules César, Marguerite Yourcenar décrit elle aussi des événements historiques, des batailles et des conquêtes, mais ce qui prime dans son livre c’est la description des états d’âme, des hésitations et des doutes d’un homme qui au-delà de son pouvoir et de son autorité, était malgré tout un être humain avec lequel le lecteur peut s’identifier.   

 

Il y a quelques années, j’ai vu sur le réseau public américain une entrevue de Charlie Rose avec l’acteur Frank Langella qui a joué le rôle de King Lear, une pièce de théâtre écrite par Shakespeare au débit du XVIIe siècle. J’ai trouvé fascinant d’entendre Langella expliquer comment le fait de jouer ce rôle et d’approfondir sa connaissance de ce personnage a changé le regard intérieur qu’il portait sur lui-même et sur la vie et le monde en général. Il s’est découvert des affinités avec ce personnage qui l’a aidé à mieux se connaître. Et moi, assis sur mon divan dans mon sous-sol à Ottawa, j’ai été touché par les réflexions qu’il a faites au sujet du vieillissement et des changements que cela peut apporter dans la relation avec nous-même et avec notre entourage. Tout cela à partir d’une œuvre de fiction écrite par un dramaturge de génie qui a vécu quatre siècles avant nous.

 

Il y a quelques mois, j’ai lu un livre dont le titre est Pardonnable, impardonnable. L’auteure, Valérie Tong Cuong, y décrit comment une série d’incidents, à première vue anodins, à cause des non-dits et des malentendus, peuvent diviser irrémédiablement les membres d’une même famille. Son roman a une fin heureuse mais ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Elle illustre comment l’imagination, celle qu’on appelle la folle du logis, peut altérer notre façon d’interpréter le comportement et les agissements de notre entourage et conduire à des jugements téméraires aux conséquences tragiques. Si j’avais lu un traité de psychologie sur le même sujet, je suis sûr que ça n’aurait pas eu le même impact que le roman fictif écrit par Valérie Tong Cuong.

 

Je ne suis pas en train de chercher à vous  convaincre que les ouvrages fictifs ont plus de profondeur et de valeur que ceux qui qui ne le sont pas. Je me souviens d’un cours sur l’autobiographie que j’ai suivi à l’Université d’Ottawa au début des années 1970 dans lequel nous avons étudié des œuvres de Montaigne, Pascal et Rousseau sous la direction d’un professeur que je n'oublierai jamais qui s’appelait Yves Breuil, et qui nous a aidé à apprécier à leur juste valeur les œuvres de non-fiction de ces auteurs de génie.

 

Ce que je voulais dire c’est qu’il y dans les œuvres de fiction, surtout quand elles sont écrites par des auteurs comme Flaubert, Dostoïevski, Mark Twain, Pearl S. Buck[1] et de tant d'autres une dimension universelle qui va au-delà de l’espace et du temps, et qui nous unit dans la réalité de notre humanité.



[1] Elle a publié en 1931 un livre intitulé The Good Earth pour lequel elle a obtenu le prix Pulitzer.



29/09/2016
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