Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

Souvenirs d'université

Au début des années 1970, j’étais étudiant en littérature française à l’Université d’Ottawa. C’était l’époque où de nombreux auteurs, écrivains et philosophes, se faisaient prendre en photo la pipe à la main ou entre les dents pour mettre sur le plat verso de leurs bouquins. J’ai moi-même commencé à fumer la pipe quand j’étais étudiant. Ma mère disait que c’était pour me donner un petit genre. Je dois avouer qu’elle n’avait pas tort. Dans cet article, je vais vous parler de quatre personnages que j’ai connus ou côtoyés à cette époque. Ces personnages font maintenant partie de mes souvenirs d’université.

 

Monsieur R.

Monsieur R. donnait un cours sur Baudelaire. Si je me souviens bien, c’était un homme à l’air distingué, aux cheveux gris et la voix un peu mielleuse qui, paradoxalement, avait un jour qualifié Elvis Presley de « chanteur à la voix de guimauve. » Un jour, au milieu d’un cours, il a regardé furtivement par la fenêtre, a vu quelque chose d'inusité, et a commenté sur un ton anodin : « Tiens ! Le recteur de l’Université et sa secrétaire…main dans la main. C’est intéressant ! » Sans faire de pause, il a enchaîné avec ce qu'il était en train de nous raconter au sujet  de Baudelaire comme s’il avait dit quelque chose de banal comme : « Tiens ! Il vient de commencer à pleuvoir. » J’ai appris il n'y a pas longtemps que Monsieur B. s’était suicidé quelques années après être retourné en France.

 

Monsieur K.

Monsieur K. était Alsacien. Il avait un nom et un physique très germanique. Il donnait un cours sur ce qu’on appelait la nouvelle grammaire. Si ma mémoire est bonne, la nouvelle grammaire était une approche de l'enseignement de la grammaire basée en partie sur les travaux de Noam Chomsky. Monsieur K était un homme très intelligent avec un petit sourire narquois au coin des lèvres qui ne le quittait jamais, ce qui donnait l’impression qu’il se moquait un peu de tout et de tout le monde. Un jour, je ne sais trop ni comment ni pourquoi, nous discutions du concept de génie. Il y avait dans la classe une étudiante dont le nom de famille était Levasseur. J’ai oublié son prénom. Mademoiselle Levasseur, comme on disait à l’époque puisqu’elle n’était pas mariée, était une personne très spontanée mais un peu naïve. Elle avait les cheveux bouclés et parlait de sa petite voix aigüe en agitant constamment les mains devant elle.

 

Elle a levé la main pour intervenir dans la discussion, et dans élan democratique un peu révolutionnaire assez répandu à l’époque a déclaré : « Monsieur K., Je crois que nous sommes tous des génies. Vous êtes un génie. Je suis un génie. Pierre est un génie. Suzanne est un génie. »

 

Monsieur K. lui a répondu : « Mademoiselle Levasseur. Mais si vous êtes un génie, qu’est-ce que vous attendez pour en manifester les signes ? » J’aurais pu abréger et écrire « L » au lieu de « Levasseur », mais ça n’aurait pas eu le même effet. Il n’y aurait pas eu ce rythme et cette musicalité si particulière à la façon de s'exprimer de monsieur K.

 

Le linguiste

Il y avait un gars un peu bizarre qui avait une connaissance théorique de plusieurs langues. Il était, paraît-il, en train d’apprendre le sanscrit. Je ne sais pas quelle était sa langue maternelle mais ce n’était ni le français ni l’anglais. Il apprenait les langues de façon très livresque et académique à partir de textes anciens. Je ne lui ai parlé qu’une seule fois. Il était à l’agora, debout devant une machine distributrice de café, une pièce de vingt-cinq sous dans la main, et il n’avait pas l’air de savoir quoi faire. Je lui indiqué où il fallait insérer sa pièce de monnaie et comment ajouter du sucre et de la crème dans son café s’il en voulait. Il m’a remercié en disant : « Merci, mon brave ! » comme un gentilhomme l’aurait fait à l’époque de Louis XIV. Quand il voulait draguer les étudiantes francophones, il les abordait en les appelant « mignonnes » ou « mignonettes », comme dans les poèmes de Ronsard écrits quatre siècles plus tôt.

 

Le straight crotté

Pierre était un bonhomme assez spécial. Je crois qu’il étudiait aussi en littérature française mais je n’en suis pas certain. Il était solitaire et ne semblait avoir besoin de personne. Quand on le regardait de face, on pouvait voir un homme à l’air très conservateur avec son veston bleu marin, sa chemise blanche, sa cravate et ses cheveux lisses. Quand il se retournait, on pouvait voir qu’il avait une queue de cheval qui lui descendait jusqu’au milieu du dos. À cette époque, la coiffure et le choix de ses vêtements indiquaient à quel groupe on voulait s’identifier. Il y avait d’un côté les cool et les crottés issus du mouvement hippie des années 1960 et de l’autre les straight et les bourgeois, réactionnaires et conservateurs.

 

Pierre m’a un jour expliqué son choix de vêtements et de coiffure de la façon suivante : « Quand les straight me voient de face, ils pensent que je suis un des leurs. Je me retourne et ils voient ma queue de cheval et ça les écœure. C’est la même chose pour les crottés quand ils me voient de dos. Je me retourne et ils voient ma chemise blanche et ma cravate, et ça les écœure. Comme ça, j’écœure tout le monde. » Et il s'est éclaté de rire devant mon air ébahi.

 

Quelquefois, Pierre se plantait devant une résidence pour étudiants au beau milieu de la nuit, et de sa voix de stentor il criait : « Aïïïïe ! » Il attendait quelques instants que quelques étudiants regardent à la fenêtre et leur criait : « Couchez-vous ! » Il se mettait à rire, s’allumait une cigarette et se remettait tranquillement à marcher en ricanant.

 

 

Voilà ! C’est ce que je voulais vous raconter.

 



10/08/2017
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