Les rêveries du retraité solitaire

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Le hasard et le destin

Le hasard et le destin

Deux jeunes renards quittent leur tanière en quête de nourriture. L’un deux trouve de quoi manger et s’endort, repu, dans l’herbe fraîche, à l’ombre des bouleaux ; l’autre, pris dans le collet posé par un trappeur, une patte cassée, met deux jours à agoniser dans le froid et la solitude. Deux enfants partent pour l’école: un seul reviendra vivant vers ses parents; l’autre sera victime d’un prédateur sexuel et ses parents ne le reverront jamais. Est-ce que le hasard et le destin agissent de la même façon dans la vie des animaux et des humains ? À première vue, si l'on se base sur ces deux exemples, c'est la même chose dans les deux cas. La différence est que seuls les humains, quand ils ont atteint l'âge de raison, peuvent se poser la question et essayer de comprendre s'il y a une différence entre les deux. 

 

Je crois qu’on décide de croire au destin parce qu’on ne peut pas envisager la possibilité que la rencontre fortuite qu’on a faite, et qui nous a mis en présence de la personne qui a donné une direction et un sens à notre vie, aurait pu ne pas se produire. On veut croire au destin parce qu’on on ne peut pas admettre que le concours de circonstance qui a fait que notre vie a été un succès est en grande partie le fruit de la chance et du hasard. On décide de croire au destin parce qu’on ne peut pas croire que l’évènement funeste qui a mis fin à notre bonheur aurait pu ne pas se produire. On préfère croire au destin et se dire qu’il n’y avait rien qui aurait pu faire en sorte que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé.

 

Je me souviens, quand j’étais enfant, avoir souvent entendu les plus vieux dire pour expliquer la mort d’un enfant que, pour une raison mystérieuse, le bon Dieu avait décidé de venir le chercher. Je ne pouvais m’empêcher de penser que, pour une raison beaucoup moins mystérieuse, quand quelqu’un inventait un vaccin contre une maladie infectieuse, le bon Dieu décidait tout à coup de venir chercher beaucoup moins d’enfants. Une autre chose que j’entendais souvent dire les vieux est quelque chose du genre : « Ça va trop bien. Ça ne peut pas durer. Il y a sûrement un malheur qui nous pend au bout du nez. » C’était comme si, dans la vie, il y avait un savant dosage de bonheur et de malheur qui échappait au contrôle des humains, et qui contribuait malgré eux à leur salut. Cela me fait penser qu’il y a une certaine conception du destin qui est liée à des croyances qui ne sont pas très éloignées de la superstition. Cela ne veut pas dire que toutes les croyances relèvent de la superstition. Il y a, je crois, des croyances profondes qui aident les humains à s’élever au-dessus du hasard et du destin.

 

Une autre dimension du destin est de croire qu’on aurait soi-même ou que quelqu’un d’autre aurait une destinée exceptionnelle, quelque chose d’important à accomplir qui serait déterminé d’avance par les lois qui régissent l’univers. La tradition orale et les écrits racontant la vie de grandes figures religieuses et même politiques parlent d’évènements surnaturels entourant leur naissance. Les rois mages sont guidés par une étoile leur indiquant  le moment de la naissance de Jésus de même que l’endroit exact où il allait naître. Les Japonais ont longtemps cru que leur empereur était un descendant des dieux appelés kami, qu’il était en contact avec eux et qu’il était inspiré par eux. Ces références servent à confirmer l’autorité ou à consolider le pouvoir de la personne à qui nous attribuons une destinée hors du commun. La naissance d’une telle personne ne pouvait pas être laissée au hasard et à un concours de circonstances qui auraient pu faire en sorte qu’elle ne naisse pas ou bien qu’elle naisse dans un lieu et dans des circonstances différentes.

 

Pour le meilleur et pour le pire, la vie d’innombrables êtres humains a été directement ou indirectement affectée par les paroles et les actions de personnes à qui on avait attribué un destin exceptionnel. Des hommes et des femmes ont consacré leur vie au service de leur prochain après avoir été transformés par le message d’amour qu’ils avaient entendu; d’autres ont perdu la vie aux mains de fanatiques qui ont interprété de façon perverse et erronée le même message.

 

Il y a aussi toutes les questions hypothétiques qu’on peut se poser par rapport au destin. Qu’est-ce qui serait arrivé ou ne serait pas arrivé si Hitler n’avait pas été refusé à l’École des beaux-arts de Vienne en 1908 ou si Staline avait continué à étudier pour devenir prêtre.[1] Une chose est certaine : la vie de millions d’êtres humains aurait été différente et beaucoup de souffrance aurait été épargnée à l’humanité si la vie de certains individus avait pris une autre tournure. Peut-être que le fait qu’une catastrophe nucléaire ait pu être évitée jusqu’à maintenant est simplement dû au hasard.

 

Si l’on considère notre vie personnelle, on peut aussi se poser plusieurs questions hypothétiques. Si tel évènement n’était pas arrivé qui a fait en sorte que j’ai été amené à prendre une importante décision, je serais probablement mort aujourd’hui. Si je n’avais pas décidé d’aller danser un soir de février 1998, je ne partagerais pas ma vie avec la personne avec qui je suis aujourd’hui et qui m’apporte autant de stabilité et de bonheur.

 

Je ne crois pas que le destin puisse changer l’effet des circonstances et du hasard dans nos vies. Ce qui fait la différence entre nous, les humains, et les animaux est la capacité qu’a notre esprit de transcender la réalité et d’imaginer autre chose. J’ai parlé dans un article intitulé Découvrir un sens à la vie de ce psychiatre allemand déporté dans un camp de concentration par les nazis, un homme qui malgré le plus cruel destin et des souffrances morales et physiques inimaginables a gardé au plus profond de son cœur cette assurance que l’amour est plus fort que la mort.

 

Je ne peux m’empêcher en terminant cet article d’avoir une pensée pour ce renard agonisant seul au milieu de la nuit, sans rien pour lui donner du réconfort et de l’espoir, et pour cet enfant incapable de comprendre l'horreur de ce qui lui arrive, tous les deux victimes innocentes d'un hasard ou d'un destin aveugle et cruel.



[1] On raconte qu’après être devenu maître absolu de l’Union Soviétique, Staline est allé rendre visite à sa mère dans son village natal. Celle-ci lui a demandé ce qu’il faisait. Il lui aurait répondu : « Tu te souviens du tsar ? Je suis devenu comme lui. » Sa mère lui aurait alors dit : «Tu aurais mieux fait de devenir prêtre. »



06/04/2017
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