Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

Je vous parle d'un temps

J’ai récemment écrit un article en anglais à partir d’une lettre que ma grand-mère paternelle, que je n’ai pas connue puisqu’elle est décédée un an avant ma naissance, a écrite à ses tantes en Angleterre en 1912 pour leur annoncer le décès de son père.[1] J’avais choisi cette lettre comme point de départ d’une réflexion sur les changements dans la façon de s’exprimer par écrit dans un monde qui a connu depuis un siècle des avancées technologiques importantes dans le domaine des communications ainsi que des changements culturels profonds. Dans le présent article, je veux faire un peu la même chose en français, mais en élargissant ma réflexion à la communication en général. Comme je l’ai fait dans l’autre article, je vais commencer avec un extrait d’une lettre.  Celle-ci a été écrite en 1915 par ma grand-mère maternelle. Elle est destinée à une de ses nièces pour la consoler du décès de sa mère. Si vous avez lu l’extrait de la lettre écrite en anglais par mon autre grand-mère, vous remarquerez qu’au-delà des différences de langues, il y a des similitudes entre le contenu et le ton de ces lettres toutes les deux écrites au début du siècle dernier.

 

« Ce matin, le télégraphe t’a transmis une bien triste nouvelle. Le trois octobre a été pour nous tous un jour de larmes, une date inoubliable. Votre bonne et tendre mère si dévouée n’est plus. Dieu nous l’a enlevée par la maladie sans nous prévenir. À cinq heures le téléphone nous donnait ce triste message. Tout de suite, ton oncle Ed se hâtait vers la famille éprouvée, non pour les consoler mais pour pleurer avec eux. Léopoldine descend ce soir avec ta tante Félicité. Au ciel, on se retrouve et l’on se reconnaît. C’est bien notre suprême espoir, par la prière, l’on communie avec nos morts, l’on se parle. Oh ! Je suis affligée avec toi, je pleure avec toi ta bonne mère, ma sœur, mon amie. »

 

Ce genre de documents nous apprend beaucoup de choses sur la façon de vivre et penser de ces gens qui nous ont précédés et sans qui nous ne serions pas là aujourd’hui. On peut deviner que pour eux écrire n’était pas quelque chose qu’ils faisaient très souvent. Ils n’avaient pas Facebook pour partager les détails de leur vie quotidienne en affichant un petit texte accompagnés de photos ou d’une vidéo. Écrire était réservé à des circonstances spéciales. On commençait souvent une lettre en disant qu’on prenait la plume pour annoncer telle ou telle nouvelle importante. On peut aussi observer les liens qui unissaient ces gens, l’importance de la famille et le rapport familier qu’ils entretenaient avec le divin et le surnaturel. C’était, comme dit la chanson, une époque où les mystères pouvaient rester mystérieux. Pour eux, la vie et la mort se mêlaient dans un univers béni de Dieu qu’ils ne remettaient pas en question.  J’ai connu la fin de cette époque.

 

J’ai 65 ans et je suis à la croisée de deux chemins. Je regarde vers le passé, et je vois les deux générations qui m’ont précédé; je regarde vers le futur, et je vois les deux générations qui me suivent. Les personnes qui m’ont appris à parler et à écrire ne sont plus là. Elles étaient de la génération de mes parents et de mes grands-parents. Quand j’étais à l’école élémentaire, nos pupitres avaient un trou pour mettre un pot d’encre. Chaque vendredi, on écrivait avec une plume. C’était un exercice qu’on abordait avec un certain décorum. On devait se concentrer pour former les plus belles lettres possibles sans faire de taches d’encre sur la page blanche de notre cahier. On avait un morceau de carton absorbant qu’on appelait un buvard pour essuyer l’encre qui dégoulinait de notre plume. La majorité de mes professeurs étaient des religieux : les Sœurs de la Providence et les Frères de l’instruction chrétienne au primaire; au secondaire, c’étaient les Oblats de Marie-Immaculée à Jonquière et les Pères du Saint-Esprit au Collège Saint-Alexandre.

 

Les pères du Saint-Esprit qui m’ont enseigné venaient presque tous de France, et les rares professeurs laïques que nous avions étaient de jeunes Français venus faire leur service civil au Canada. Chaque jeudi après-midi, nous devions écrire une dissertation avec une introduction, un développement et une conclusion à partir d’un extrait d’une œuvre de Corneille, de Molière ou d’un autre grand écrivain classique. C’est comme ça que j’ai appris à écrire. À l’université, plusieurs de mes professeurs étaient français. Ils m’ont donné une rigueur intellectuelle et un esprit d’analyse qui m’ont bien servi pendant toute ma vie professionnelle. Il y avait par contre un écart énorme entre notre façon de parler et notre façon d’écrire. C’étaient deux niveaux de langues très différents. C’est seulement plusieurs années plus tard, quand j’étais étudiant en andragogie à l’université du Québec à Hull, que j’ai eu à faire des présentations orales. Je n’étais pas très bien préparé à cela.

 

Quand la révolution informatique a commencé et que les ordinateurs sont venus bouleverser nos façons de communiquer et de travailler, j’avais déjà une quarantaine d’années. Il y avait une génération qui me suivait. Ce n’était pas la génération de mes enfants parce que je n’ai pas d’enfants. C’était la génération de mes neveux et nièces. Pour eux, les ordinateurs sont arrivés quand ils étaient au secondaire ou à l’université. Ils ont eu le temps d’intégrer le changement avant d’arriver sur le marché du travail. Pour nous, les baby-boomers, ça a été un choc. Il a fallu apprendre et apprendre vite. Je me souviens du premier courriel que j’ai reçu de mon cousin Jacques qui habitait dans la région de Québec. Avant de me l’envoyer, il m’a téléphoné pour me dire qu’il avait fini de l’écrire et qu’il se préparait à appuyer sur le bouton de sa souris pour l'envoyer. Je n’avais pas fini de lire son courriel quand le téléphone a sonné. C’était Jacques : « Pierre, l’as-tu reçu ? » 

 

Il y a maintenant une seconde génération qui me suit : celle des enfants de mes neveux et nièces qui sont nés alors que l’informatique dominait tous les champs d’activité humaines, de la communication à la consommation, en passant par la gestion d’à peu près tout ce qui existe. Ces jeunes qui sont constamment branchés, et qui possèdent à peu près tous leur propre téléphone intelligent, sont aussi à l’aise dans l’univers virtuel que dans le monde réel. Ils utilisent une langue avec des mots abrégés et toute une série de symboles que nous ne comprenons pas pour communiquer avec entre eux avec des textos et des courriels. À l’école, ils ont appris à s’exprimer oralement avec aisance, mais ils n’ont jamais vraiment appris l’orthographe et la grammaire. Pour eux, la différence entre la langue parlée et la langue écrite est à peu près inexistante. La communication écrite est souvent le prolongement de la communication orale et vice-versa. 

 

Il y a quelques semaines, au cours d’un de nos déjeuners de bonhommes, je discutais avec mon ami André, qui lui non plus n’a pas d’enfants, de la difficulté de communiquer avec les jeunes. Ce n’est pas seulement une question de technologie. André et moi ne sommes pas complètement analphabètes à ce niveau-là. C’est une façon différente de penser et de s'exprimer. C’est tout cet univers culturel que nous portons en nous, tous ces souvenirs et ces expériences qui sont gravés dans nos cœurs et dans nos mémoires. Toutes les personnes qui lisent mes articles ont plus de soixante ans. Ce n'est pas un hasard. Mes textes contiennent beaucoup d’allusions et de références à un univers qui n’existe plus.  Pour paraphraser Aznavour, je vous dirais que je vous parle d’un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître.

 

C’est vrai qu’il y a des différences énormes entre les générations quant à la façon de penser et de communiquer, mais quand on lit des choses écrites par ceux et celles qui nous ont précédés, je crois que ça nous aide à mieux comprendre qui nous sommes et d’où nous venons, mais aussi le monde dans lequel nous vivons.



[1] Le titre de cet article est Writing in a Changing World.



22/05/2017
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