Les rêveries du retraité solitaire

Les rêveries du retraité solitaire

Danse comme on écrit sur les murs un poème

Danse tant que tu peux danser
Danse autour de la terre
Libre comme un poisson dans l'eau

Comme un oiseau dans l'air

Léger comme le vent qui danse dans les arbres
Ou le mât d'un bateau qui danse sous la vague

Danse tant que tu peux danser
Sur les pavés sur l'herbe
Sur une table de bistrot
À l'ombre des tavernes

Viens laisse-toi porter par toutes les musiques
Qui sortent d'un piano ou d'un vieux tourne-disque

Danse tant que tu peux danser
Danse autour de la terre
Danse dans les bras de Margot
Ou Julie de Nanterre

Danse pour retrouver l'amour et la folie
Danse pour éblouir ton âme qui s'ennuie

Danse tant que tu peux danser
Danse autour de la terre
Danse pour qu'un printemps nouveau
Balaye les hivers

Et tu verras jaillir les sources souterraines
Et les torrents de joie qui coulent dans tes veines
Danse tant que tu peux danser
Danse autour de la terre

Pour ne plus porter sur ton dos
La mort et la misère
Danse comme l'on vit danse comme l'on aime
Danse comme on écrit sur les murs un poème

Danse tant que tu peux danser
Danse autour de la terre
Danse tant que tu peux danser
Viens le bal est ouvert [1]

 

 

Étant donné que je n’ai aucun talent pour chanter ou pour faire de la musique, j’ai longtemps cru que je ne pourrais jamais apprendre à danser. Vers l’âge de quarante ans, je ne sais trop pourquoi, je me suis inscrit à un cours de danse sociale. Au début, c’était très pénible et très frustrant. Il fallait apprendre les pas, suivre la musique, conduire ma partenaire, et faire tout ça en même temps. C’était très mécanique. J’étais comme un robot. Je comptais les pas. Je n’arrivais pas à bouger au rythme de la musique, et je n’avais aucune souplesse dans ma façon de diriger ma partenaire. Avec le temps et la persévérance, après avoir plusieurs fois songé à abandonner, c’est devenu un peu plus facile. J’ai commencé à prendre plaisir à danser. J’ai pu me laisser guider par la musique sans constamment compter les pas, et j’ai réussi à conduire ma partenaire avec assurance et fermeté sans la tenir comme si elle était dans un étau.

 

Apprendre à danser, c’est un peu comme apprendre à conduire une voiture, à parler une autre langue ou à utiliser un nouveau logiciel. Les débuts sont laborieux et pénibles. Il faut apprendre la base. On est concentré sur des petits détails. On regarde les autres qui ont commencé longtemps avant nous en se disant que jamais on n’atteindra leur niveau de dextérité et d’aisance. Et puis un jour, on se rend compte qu’on a franchi une étape et qu’on est passé à un autre niveau. On est plus relaxe et on se sent beaucoup moins souvent frustré, et c’est là qu’on commence à vraiment profiter de ce qu’on s’est donné autant de mal à apprendre.

 

Après la danse sociale, j’ai pris un cours de danses latines. C’est là que j’ai rencontré Maria. Nous étions tous les deux à la recherche d’un partenaire de danse et nous sommes devenus partenaires pour la vie. Par la suite, on a pris ensemble des cours de rock’n roll, de swing et de jive. Je ne suis pas ce qu’on appelle un naturel. Même si apprendre de nouveaux pas et de nouvelles figures est devenu pour moi un peu plus facile, ça reste quand même un processus assez laborieux. Malgré le temps et les efforts que j’y ai consacrés, je n’ai jamais vraiment appris à danser la salsa. Le rythme est trop rapide, et je n’arrive pas toujours à suivre la musique. Pendant l’été, à la marina d’Aylmer, il y a un groupe de musique latine le vendredi soir. Il y a toujours plusieurs vieux couples qui vont là, comme nous, pour le simple plaisir de danser. Même si on ne danse plus très souvent, la danse fait partie de notre vie et de notre histoire. On s’est connus sur un plancher de danse, et sans la danse on ne serait jamais rencontrés.

 

Il y a deux approches complètement différentes de la danse. La première est celle qu’on peut voir dans le film australien Strictly Ballroom qui décrit le milieu de la danse sociale de compétition. La danse est considérée comme quelque chose de très sérieux. Le corps est rigide, le sourire figé, et les danseurs sont concentrés sur les pas et les figures qui doivent être exécutés à la perfection. Je me souviens qu’un soir Maria et moi sommes allés danser avec notre amie Suzanne qui avait à ce moment-là un partenaire de danse qui s’appelait Michael. Michael faisait de la danse sociale de compétition. Croiriez-vous qu’il a plantée Suzanne au milieu du plancher de danse, au beau milieu d’un merengue, parce qu’elle ne prenait pas la chose assez au sérieux ? Il y a, à l’opposé, la façon plus populaire et spontanée qu’ont les gens de danser dans les clubs latino-américains où l'on danse simplement pour relaxer et s’amuser. Il y a, bien sûr, les experts qui vous en mettent plein les yeux, mais dans ce genre d’endroit, on se sent quand même à l’aise de danser comme on veut ou comme on peut.

 

Je me souviens d’un truc que j’ai vu à la télé il y a longtemps. C’était en Bolivie ou au Pérou. Un gars partait de chez lui le matin avec son vélo. Il faisait une dizaine de kilomètres pour se rendre à la mer. Arrivé à destination, il attachait un câble à un rocher et descendait lentement le long d’une falaise. Arrivé en bas, il passait plusieurs heures à faire de la plongée en apnée pour ramasser des mollusques au fond de l’eau et collés sur les rochers. Quand il avait fini, il escaladait la falaise avec le contenu de son sac, reprenait son vélo et retournait au village où il allait vendre ses mollusques au marché. Le soir, après avoir fini de manger, il allait danser la cumbia dans un club local avec sa femme. La danse faisait partie de sa vie. C’était pour lui un précieux moment de détente qu’il partageait avec sa femme et ses amis.

 

La danse peut être quelque chose de très sérieux et stressant ou de très amusant et libérateur dépendant des circonstances et de la façon dont on l’approche. Je me souviens que quand j’étais employé de la Banque du Canada, il y avait des cours de swing au Centre de conditionnement physique à l’heure du lunch. J’avais une partenaire qui s’appelait Amira. Elle était notre administratrice. En 2001, après que la Banque a décidé de sous-traiter la formation linguistique, il y a eu une petite fête pour souligner notre départ. On nous a demandé, à Amira et à moi, de faire une petite démonstration de ce qu’on avait appris dans nos cours. On a dansé sur In the Mood. [2] Par après, un de mes collègues a dit qu’il avait vu notre petite danse comme un pied de nez à notre employeur qui nous avait mis à pied, une façon de dire : « Soyons heureux ! La vie continue ! »  

 

Pour certains, la danse atteint une dimension mystique et spirituelle. Je pense au personnage principal du film Zorba le Grec (1964) interprété par Anthony Quinn et au lien intime qu’il entretenait avec la danse qui était sa façon d’exprimer ses sentiments et ses émotions, et d’entrer en contact avec le plus profond de son être en même temps qu’avec l’univers tout entier. La danse était pour lui une forme de prière et de méditation. C’était aussi un refuge et un réconfort. La danse est au cœur de plusieurs traditions religieuses. On peut penser aux danses sacrées hindous et amérindiennes, et aux danses exécutées par les adeptes du soufisme, ce courant de l’Islam, rejeté par la majorité des musulmans, qui est issu d'une véritable quête spirituelle plutôt que d'un conformisme social et religieux. Il y a aussi ce passage de l'Ancien Testament qui nous parle du roi David qui dansait pour rendre gloire à Dieu. La danse fait d'ailleurs encore partie de la tradition religieuse juive. Dans le christianisme, cette dimension de la danse n'existe pas. Ce serait bien de voir danser des moines bénédictins et des jésuites avec des soeurs de la Providence et des Carmélites.

 

Pour moi, la danse n’atteint pas ce niveau de profondeur. J’ai toujours eu de la difficulté à me laisser aller complètement et à avoir du plaisir. Je me prends sûrement beaucoup trop au sérieux. La danse m’aide un peu à sortir de moi-même, et il m’arrive quelquefois, comme dans la chanson de Moustaki, de voir jaillir, pendant quelques précieuses secondes, "les torrents de joie qui coulent dans mes veines." Ma plus grande source d’inspiration, ce ne sont pas les champions qui gagnent des compétitions de danse sociale parce qu'ils ont atteint la perfection, mais le sourire radieux qui éclaire le visage des vieux danseurs cubains, et qui leur donne cette expression de joie profonde et de sérénité. Ces vieux, avec leurs sublimes visages fatigués et creusés de rides, qui dansent "pour ne plus porter sur leur dos la mort et la misère."

 

Même si je n’ai pas d’oreille pour la musique, et que je ne peux pas chanter Frère Jacques sans faire de fausses notes, j’ai malgré tout réussi à apprendre à danser. Ce que la danse m’a apporté est très précieux : un défi de taille à relever, une certaine assurance, une meilleure prise de conscience de la relation entre mon corps et mon esprit, un excellent exercice pour demeurer alerte physiquement et mentalement, une nouvelle façon de communiquer, beaucoup de plaisir et surtout…l’amour.

 

P.-S.: Après avoir lu cet article, Maria m'a confié qu'elle ne cherchait pas un partenaire quand on s'est rencontrés mais qu'elle avait été conquise par mon charme. Elle n'a pas parlé de mes talents de danseur.

 

 

 
 
IMG_2703.JPG
 


[1] Vous pouvez trouver dans YouTube cette très belle chanson de Georges Moustaki

[2] C’est Glenn Miller qui a popularisé ce grand succès en 1940, mais la musique originale a été composée par Joe Garland et Andy Razaf, deux afro-américains.



01/10/2017
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